page récit 10 FIN Arrestation durant travail

Les premiers jours se passent relativement tranquillement, bien que votre dos commence à vous faire souffrir, la nuit, et que vos doigts restent parfois atrophiés plusieurs minutes durant. Mais bon, hors de question de vous plaindre ; vous avez un travail, si pénible soit-il, et un salaire, si misérable soit-il. 

Ce jour-là, le contremaître vous envoie au troisième étage d’un immeuble pour piquer un mur. Jamais vous ne vous êtes servi d’un marteau piqueur. Il vous montre les bases en quelques secondes, pressé par ce chantier qui doit être bouclé en fin de semaine. Bon, ça n’a pas l’air sorcier, quand même, d’utiliser un marteau piqueur. Vous montez et vous mettez à la besogne.

Le bruit est déchirant, même au travers du casque anti-bruit. Et puis la chaleur, surtout, engourdit vos muscles déjà employés à soulever ce pesant engin. Vous y passez une heure, peut-être deux, avant de sentir une main se poser sur votre épaule. Vous coupez la machine, enlevez votre casque anti-bruit, persuadé que le contremaître vous envoie enfin prendre votre repas. Mais ce n’est pas lui qui se tient derrière vous.

« Bonjour monsieur. Inspection du travail. Puis-je avoir votre nom, je vous prie ? » L’agent de contrôle de l’inspection du travail tient dans sa main un calepin qu’il fixe sans vous adresser un regard. Il sait que vous ne figurez pas sur la liste des employés, mais il veut juste vous l’entendre dire. Vous marmonnez votre nom. Il vous prie de répéter. Vous répétez légèrement plus fort. « Eh bien, monsieur Koffi, je crois que vous ne figurez pas sur le registre. C’est peut-être une erreur. Avez-vous un contrat de travail à me soumettre qui permettrait de vérifier la conformité de votre activité sur ce chantier ? » Non, vous n’en avez pas, inutile de mentir pour gagner quelques minutes. Vous travaillez illégalement parce que l’Etat n’a rien fait pour vous intégrer en France. Le fonctionnaire lève un sourcil. Il se fiche pas mal de votre revendication.

 

Vous êtes immédiatement incarcéré pour avoir travaillé illégalement. Vous restez en prison quatre jours durant, après quoi vous êtes transféré au Centre de rétention administratif de Cornebarrieu. Le CRA, c’est une cage où on entasse par dizaines des immigrés en attente d’être renvoyés dans leur pays d’origine. C’est une étape tampon, un endroit où on vous parque le temps de préparer votre départ tout en s’assurant que vous ne vous y substituerez pas. Il y a de toutes les nationalités, ici, de toutes les religions et de toutes les cultures. Il y a même un Togolais, comme vous. Vous passez quarante-huit heures au milieu des râles, des pleurs, des cris et des supplications.

 

L’OQTF est tombée, vous êtes ramené au Togo

Aux premières lueurs, on vous accompagne à l’aéroport de Blagnac. Vous prenez un avion pour Paris, pour prendre encore un vol en direction du Togo. L’avion qu’on vous fait prendre, vous auriez pu le construire, si on vous en avait donné votre chance. Au lieu de cela, vous y entrez, flanqué de deux gendarmes, en direction de l’aéroport international de Lomé-Gnassingbe Eyadema.