Livreur au féminin

Le quotidien des livreuses

Ces temps-ci, les conditions déplorables des femmes dans le monde du travail sont mises en lumière. On parle de plafond de verre, d’inégalité salariale et d’harcèlement sexuel. La livraison à vélo ne fait pas de distinction au niveau de la rémunération, cependant, cette activité ne peut empêcher les remarques sexistes. Une preuve de plus, s’il en fallait une, que le quotidien d’une livreuse n’est pas tout à fait le même que celui d’un livreur. Rencontre avec Mathilde et Christelle.

Pourquoi être devenue livreuse à vélo ?

Mathilde

Je suis en 6e année de chiropratique et depuis le début de mes études, j’ai enchaîné beaucoup de petits boulots. La relation client et le milieu social ne me convenaient plus. J’avais besoin d’un job plus épanouissant, et en me baladant dans les rues de Toulouse, j’ai découvert ce métier. En plus, je suis très sportive donc j’ai tout simplement lié l’utile à l’agréable. Je ne pensais pas dire ça un jour, mais je suis toujours contente d’aller bosser. (rire)

Christelle

Je suis en 3e année d’économie et sociologie à la faculté du Mirail. À côté de mes études je travaille exclusivement pour Deliveroo, tous les soirs du lundi au vendredi. J’ai commencé en août l’année dernière. Avant ça j’avais fais quelques semaines pour la plateforme Take It Easy mais elle a coulé. Avant j’étais aide-ménagère, j’avais vraiment envie d’arrêter et un ami m’a conseillé de devenir livreuse.

Quels sont les avantages et les inconvénients de ce job ?

Mathilde

Le statut d’auto-entrepreneur nous permet une certaine liberté. On se connecte quand on veut et on peut travailler direct. En tant qu’étudiante, c’est très important pour moi de pouvoir moduler mon emploi du temps. En revanche, maintenant que l’hiver arrive, il fait très froid et la nuit tombe plus tôt. En plus de cela, les automobilistes ne font absolument pas attention à nous. Le comportement de certains est inacceptable.

Christelle

Ce qui me plait le plus dans le fait d’être livreuse c’est le côté sportif et personne ne pourra m’enlever cet avantage. Cependant je trouve que la parole des livreurs est vraiment trop peu entendue. Personne n’écoute ce que l’on a à dire. Je comprends très bien ceux qui sont mécontents et qui manifestent. On a besoin de plus de considération de la part des plateformes.

*Mathilde est la seule à avoir accepté d’être prise en photo.

Justement, as-tu déjà subi des comportements déplacés ?

Mathilde

Oui, très souvent. Ce sont généralement les restaurateurs qui adoptent ce genre de comportements. En tant que femmes, on se fait draguer. On suscite la curiosité, alors que c’est un métier comme un autre. J’ai déjà eu droit à des réflexions comme : « Revenez quand vous voulez. », accompagné d’un regard déplacé, ou encore : « Je ne savais pas qu’ils embauchaient des canons ». Un jour, je ne sais pas comment, un restaurateur a même réussi à me retrouver sur Facebook.

Christelle

Pour moi le pire ce sont les passants dans la rue. Certains ont l’air d’aimer se moquer de nous en nous criant des « Aller pédale plus vite » ou ce genre de remarques désagréables. Je me souviens d’un homme un jour qui était à côté de moi et qui faisait du skate, il s’est permis de me dire « Vite, sinon ça va être froid ». C’est commun à tous les livreurs, homme ou femme. Par contre, nous les livreuses on est aussi confrontées aux réflexions des restaurateurs. Un patron un jour m’a appelée « ma puce », sur le coup je n’ai rien dis mais j’ai vraiment été scandalisée.

Avec les clients comment ça se passe ?

Mathilde

Ils sont toujours très gentils et très courtois. En plus, ils donnent de gros pourboires (rire). Par contre, certains livreurs ont des comportements honteux. Une fois, j’étais avec quatre livreurs, un cinquième est arrivé et il ne m’a même pas dit bonjour. Parfois, je me sens un peu comme un ovni. En fait, soit je me fais draguer, soit on m’ignore. Je ne vois vraiment pas pourquoi ce métier ne serait pas un métier de femmes. Le sport, c’est un truc de filles aussi ! Je suis prête à faire campagne sur cela s’il le faut ! (rire)

Christelle

Pour ma part les clients sont assez sympathiques, même s’ils sont assez maladroits parfois. Par exemple un homme m’a dit « ma pauvre, ce cube à l’air bien trop lourd pour toi », comme si j’étais fragile parce que je suis une fille. Au niveau des autres livreurs, je ne me sens pas du tout différente d’eux parce que je suis une fille. Peut-être que de leurs côtés ils se sentent plus forts mais en tout cas ça ne se ressent pas du tout.

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