La vie des prostitués

La clientèle

Des profils variés

Selon le sociologue Saïd Bouamama : en France, 16 % des hommes seraient clients de la prostitution (seulement 0,3 % des femmes ont déclaré avoir recours à ces services en 2013 selon le mouvement l’Amicale du Nid).

Contrairement aux stéréotypes ancrés dans les esprits, la clientèle de la prostitution ne se cantonne pas aux vierges, aux personnes en détresse affective ou situation de handicap ou encore aux « très moches » comme nous le précise Émilie Boutin. En effet , que ce soit des célibataires, des hommes mariés et pères de famille, des clients réguliers ou exceptionnels tous les types de profils et de catégories socio-professionnelles (médecins, ingénieurs, ouvriers…) peuvent être clients, de 14 à 70 ans et plus. 

Les clients racontent que c’est quand ils tournent avec la voiture qu’il y a cette montée de désir.

Émilie Boutin

Le rapport de domination

« Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’est pas l’acte en lui même qui est source d’excitation pour les clients mais la projection de  » j’ai envie d’aller voir une prostituée » » nous explique Émilie.

Finalement, au cours de la passe en elle même ,très peu y prennent du plaisir. Le leitmotiv numéro 1 ? : la relation de pouvoir.  Contrairement à l’acte sexuel dans le cadre d’un rapport amoureux, conjugal où l’on est soi, où il y a un rapport sur deux êtres , le rapport dans le cadre prostitutionnel est basé sur un contrat. Ici, le rapport de domination est tel quel : l’individu qui a l’argent est le dominant face à l’individu qui désire l’argent, à savoir le dominé. C’est ce rapport de pouvoir qui serait un excitant sexuel pour les clients. 

Néanmoins, il est important de rappeler que les motivations pour avoir recours aux services de prostitués peuvent être diverses et variées : l’insatisfaction sexuelle au sein du couple ; le besoin compulsif de la relation sexuelle, l’addiction au sexe etc

Une évolution de la demande

L’abondance de sites pornographiques et leur facilité d’accès ont entrainé une évolution de la demande des clients. Depuis quelques années, la nature des services demandés a changé, ceux ci sont maintenant jugés  » inhabituels » par les personnes prostitués depuis plus de 15 ans. Certains travailleurs du sexe ayant témoigné auprès de l’association l’Amicale du Nid 31 ont qualifié ces nouvelles demandes de  » farfelues » ou encore  » cheloues ». De plus , certains clients sont désormais prêts à payer très cher pour avoir accès à des services effectués sans préservatifs tandis que d’autres essayent de négocier les prix ( allant jusqu’à proposer des prix plus bas , comme 20 euros la passe). Une pratique qui n’existait pas il y a quelques années où il existaient des prix  » de marché ».

La pénalisation

C’est le 6 avril 2016 que la France a rejoint ses voisins européens en pénalisant les clients de la prostitution. Ainsi, ceux qui participent à « l’achat d’actes sexuels » sont désormais passibles d’une amende de 1500 euros, pouvant grimper à 3750 euros en cas de récidive. Une peine complémentaire peut être prononcée, sous la forme d’un stage de sensibilisation aux conditions de la prostitution.

Selon le collectif  » Abolition 2012″ ( qui regroupe 62 associations de lutte contre la prostitution), 804 personnes ont été arrêtées en France entre avril 2016 et avril 2017. Dans la majorité des cas, les clients ont reçu des amendes variant de 150  à 500 euros.

Le parcours de sortie

Constituant le volet social de la loi n°2016-444 du 13 avril 2016 , Le décret relatif au « parcours de sortie de la prostitution, et d’insertion sociale et professionnelle » est entré en vigueur le 30 octobre 2016. Ainsi, « toute personne victime de prostitution, de proxénétisme et d’exploitation sexuelle » peut bénéficier d’un « accompagnement et d’une prise en charge globale ayant pour finalité l’accès à des alternatives à la prostitution ».

L’entrée dans le parcours se fait sous l’autorisation du préfet : Les dossiers sont soumis à l’avis d’une « commission départementale de lutte contre la prostitution, le proxénétisme et la traite des êtres humains aux fins d’exploitation sexuelle ».  La commission est composée d’un magistrat judiciaire, des responsables de la police et de la gendarmerie, des représentants des collectivités et intercommunalités, des associations agréées etc Elle se réunit au moins une fois par an pour arrêter la politique départementale en la matière, et autant que nécessaire pour délibérer sur les situations individuelles.

Une fois le dossier accepté, il permet notamment l’accès à une aide spécifique de 300 euros sur une durée de 24 mois. Les associations s’occupent de la prise en charge des personnes en faisant le point sur leurs priorités comme l’ aide au logement, les papiers ou encore les contrats de proffesionnalisation.

Association Amicale du nid 31 : une association nationale créée en 1946.

Sa mission ? L’accueil et l’accompagnement de femmes, d’hommes ou de personnes transidentitaires connaissant ou ayant connu la prostitution et/ou victimes de traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle. Elle travaille sur le terrain.

Qui y travaille ? L’association fonctionne avec des salariés : des travailleurs sociaux, éducateurs spécialisés, équipe pluri disciplinaire ( juriste etc)

Le vécu au quotidien

«  Je me lavais à l’eau de javel »

Chaque personne en situation de prostitution vit son activité d’une façon différente : en fonction de son vécu, de ses valeurs, de sa moral ou encore des conditions dans lesquelles elle exerce son activité.  » Nous avons eu le témoignage d’une personne qui n’est plus en situation de prostitution qui a déclaré  » je me lavais à l’eau de javel ». Bien sûr qu’elle ne le faisait pas, mais l’image est forte » nous raconte Émilie. L’odeur des clients, les relations à répétition effectuées sans désir sexuel etc  sont source de violence qui ont des impacts directs sur le plan physique mais aussi sur le plan psychologique. Dans l’activité prostitutionnelle  , les personnes ne sont plus sujets en tant que tel elles sont objet du désir de l’autre.

Plusieurs formes de prostitution

Alors que la plupart des femmes mariées ont quitté la prostitution ( parfois les maris peuvent être d’anciens clients, mais cela reste minime), certaines ont appris à mener une double vie. Afin de protéger leur vie de couple et leur vie de famille, ces mères prostitués vont louer un appartement qu’elles utiliseront pour leur activité et vivront leur vie privée  dans un lieu différent. Contrairement aux prostitués victimes de traite, qui font partie de réseaux et se plient à la volonté des proxénètes, les prostitués indépendantes (dites  » traditionnelles » ou passant par internet) organisent leur temps de travail. Certaines, par exemple, vont établir un nombre d’heures par semaines ou s’imposent un nombre de clients par jour.

 

 

La violence

Des risques de maltraitance bien réels

Dans la nouvelle loi d’avril 2016 ( déjà mentionnée plus haut ), la prostitution est aujourd’hui considérée comme une violence faite aux femmes. Et pour cause, la violence fait partie intégrante de la prostitution. Bien que tous les clients ne soient pas violents, l’Amicale du Nid 31 a reçu plusieurs témoignages de filles ayant subit des violences lors de mésaventures avec certains clients. L’une d’entre elles a notamment raconté avoir été contrainte de faire des services sous la menace d’un client muni d’un tournevis. Ce dernier a eu recours à la menace avec une arme car il ne désirait pas payer, une raison visiblement courante selon Émilie Boutin. Mademoiselle Boutin nous a également fait part d’un autre cas d’agression : impasse des Etats Unis ( voir reportage ) , une prostituée de rue s’est fait taper sur l’arrière du crâne avec un object non identifié. Cette dernière a perdu connaissance et s’est réveillée avec son sac dépouillé de tout son argent. Dans l’activité prostitutionnelle, les personnes ne sont plus sujet en tant que tel, elles sont objet du désir de l’autre. C’est cette forme de déshumanisation qui entraine notamment aux dérives violentes.

Le dépôt de plainte

De nos jours, il est encore très difficile pour les personnes en situation de prostitution de porter plainte lorsqu’elle subissent des violences. Dans le cas d’un viol (sévice courant), les personnes sont souvent mal accueillies dans les commissariats. Émilie Boutin nous raconte qu’une jeune femme ayant voulu porter plainte au commissariat de Toulouse a témoigné auprès de l’Amicale du Nid 31 :  » c’est infernal le peu de considération que nous avons au commissariat lors des dépôts de plainte ». Pas prises au sérieux, honteuses… : Sans une aide provenant de l’extérieur ( une aide apportée par une association par exemple), les plaintes restent souvent sans suite.

Certaines, néanmoins, réussissent à voir le bout du tunnel lorsqu’elles bénéficient d’une aide. Cela a été le cas pour une prostituée suivie par l’association Grisélidis basée à Toulouse. Cette personne a été déposé plainte pour viol avec l’aide de l’association qui a mis a disposition un avocat. Grâce au soutien de Grisélidis, la plaignante a eu gain de cause : il faut noter que ce cas là est rare. Dans la plupart des cas, les prostitués ne vont même pas jusqu’à se déplacer dans un commissariat tant le sujet est encore tabou.