Aux Abattoirs de Toulouse, l’exposition L’imagination au pouvoir retrace plus de cinquante ans de création de Jean-Charles de Castelbajac. Bien avant que l’upcycling ne devienne un mot à la mode et une réponse aux excès de la fast fashion, le créateur faisait déjà du détournement de matériaux pauvres un geste artistique et politique. Sa mode était pensée pour durer, réparer et réinventer.
Dans les salles de l’institution consacrée à l’art moderne et contemporain, des vêtements pas comme les autres attirent le regard. On y distingue des vestes et des robes, mais en s’approchant, les visiteurs découvrent des matières surprenantes : une pièce confectionnée avec des rubans de raphia de fleuriste, un manteau taillé dans des sacs à linge de la SNCF, ou encore une création réalisée à partir d’une couverture de pensionnaire.
Anouk et Léa, 21 ans, étudiantes en école de mode, sont stupéfaites par l’avant-gardisme de l’artiste. « C’est un prof à nous qui nous a conseillé de venir découvrir l’expo. On ne connaissait pas Jean-Charles de Castelbajac pour être honnêtes, mais c’est dingue : il était déjà en avance sur son temps. »
Précurseur de l’upcyling
Dès la fin des années 1960, Castelbajac développe une démarche qui s’apparente aujourd’hui à l’upcycling, cette pratique qui consiste à réutiliser des matériaux ou objets existants souvent destinés à être jetés pour leur donner une nouvelle fonction ou une valeur supérieure, alors même que le terme n’existait pas encore.

À l’époque, la mode est dominée par le prêt-à-porter et la production industrielle. Castelbajac prend le contrepied de ces logiques en faisant du détournement un geste créatif à part entière. Inspiré par l’effervescence de Mai 68 et les théories situationnistes, il transforme des objets du quotidien et des matériaux jugés sans valeur tels que des serpillières, des rideaux de douche, ou encore des sacs industriels en vêtements. En réutilisant l’existant, il interroge la notion de valeur, refuse la hiérarchie entre matières nobles et matériaux pauvres, et fait du vêtement un espace de liberté.
Il va même jusqu’à créer, avec sa mère, la marque Ko & Co, régie par une charte présentée dans l’exposition. Loin d’être un simple label, la marque se conçoit comme un véritable concept de mode de vie, où chaque création est pensée pour accompagner durablement la personne qui la porte.
Matériaux “pauvres”, idées fortes
Pour Christine Vigouroux, docteure en histoire de l’art, la pratique de Castelbajac s’inscrit dans un dialogue permanent avec l’art de son temps. « Il s’inspire autant des grands mouvements artistiques tels que l’Arte povera, le Nouveau réalisme, l’art conceptuel que de la pop culture et de l’histoire de la mode », explique-t-elle. Selon elle, son travail sur les matériaux « pauvres », qu’il transforme en vêtements ou objets, relève à la fois de l’expérimentation artistique et d’une réflexion sur la société de consommation.

La spécialiste souligne aussi l’influence de Mai 68 qui encourage le détournement et la remise en question des normes établies. « En récupérant des objets du quotidien et en les réinventant, Castelbajac fait de l’upcycling un geste créatif avant l’heure, mais aussi un acte politique », précise-t-elle. Pour la docteure, l’œuvre de Castelbajac révèle un double mouvement : la recherche de liberté dans la création et la volonté de proposer une autre idée de la valeur des objets et de la mode.


