Depuis quelques années, de nombreuses communes françaises optent pour l’extinction nocturne de l’éclairage public, une mesure présentée comme une réponse à la crise énergétique, une réduction de la pollution lumineuse et une manière de protéger la biodiversité. Mais la transition n’est pas sans débat : sécurité des usagers, sensations d’insécurité, dangers réels ou perçus ? À Toulouse, la question se pose aussi.
L’extinction des lampadaires fait partie des mesures de sobriété énergétique adoptées par de nombreuses collectivités afin de réduire leur consommation d’électricité et de limiter la pollution lumineuse, un phénomène reconnu pour ses effets sur les écosystèmes nocturnes, en particulier les insectes et les oiseaux migrateurs. Depuis la crise énergétique de 2022–2023, de plus en plus de municipalités françaises réduisent ainsi la durée de l’éclairage public, souvent entre 22 h et 6 h, dans un objectif d’économies et en réponse aux appels nationaux à la sobriété.
Les résultats sont mesurables. Selon l’Agence régionale de la biodiversité Occitanie, la pollution lumineuse a reculé de 21 % entre 2014 et 2021 dans la région. Une baisse en partie liée à l’évolution des pratiques d’éclairage public, qui bénéficie directement à la faune nocturne : insectes, chauves-souris et oiseaux migrateurs, dont les cycles biologiques sont perturbés par la lumière artificielle.
À Toulouse, la stratégie s’inscrit davantage dans une logique de modernisation que d’extinction généralisée. Depuis 2016, la municipalité a engagé le remplacement progressif des anciens lampadaires par des LED plus économes en énergie. « À la base, les LED ont été mises en place pour réduire le coût de l’électricité », rappelle Jean-Baptiste de Scorraille, Adjoint au Maire délégué à l’Eclairage public. « Aujourd’hui, nous constatons que le coût de production des LED a augmenté. C’est inquiétant pour la suite. »
Un constat qui souligne les limites économiques d’une transition pourtant présentée comme vertueuse, et qui pousse la municipalité à chercher d’autres leviers pour concilier sobriété énergétique et usages urbains.
Éclairer autrement plutôt qu’éteindre ?
Plutôt que d’éteindre totalement les rues, certaines collectivités optent pour des solutions intermédiaires : éclairage intelligent, intensité réduite, détecteurs de présence ou aménagements mieux pensés. Autant d’alternatives qui visent à réduire l’impact écologique de l’éclairage public sans renforcer le sentiment d’insécurité.
À Toulouse, ces dispositifs commencent à se déployer depuis plusieurs années. « L’éclairage intelligent est arrivé aux alentours de 2018. Nous avons travaillé avec une start-up : quand quelqu’un passe sous un lampadaire, la lumière augmente, puis baisse lorsqu’il n’y a plus personne », ajoute Jean-Baptiste de Scorraille.
La municipalité entend néanmoins poursuivre son déploiement. « Dans notre projet futur, nous souhaitons ajouter environ 2 000 points d’éclairage intelligent », annonce-t-il. Cette stratégie s’inscrit dans une politique plus large de modernisation du parc lumineux. Toulouse affirme être la seule grande ville française équipée à 100 % de LED à l’horizon 2026. « Ce choix permet de diviser la facture d’électricité par deux, soit 50 % d’économies, puis d’économiser encore 80 % sur la part restante de l’éclairage secondaire », détaille Jean-Baptiste de Scorraille.
Oui pour les économies, mais l’écologie dans tout ça ?
Si les économies d’énergie sont mises en avant, la question de l’impact écologique sur la biodiversité reste centrale. Sur ce point, la municipalité reconnaît être encore en phase de réflexion. « Nous travaillons sur de nouveaux systèmes pour ne pas gêner la faune et la flore. L’objectif est d’aboutir à un éclairage qui ne perturbe pas les écosystèmes », explique l’élu.
Parmi les pistes envisagées, l’adaptation de la couleur de l’éclairage fait partie des options étudiées. « Nous n’avons pas encore de solutions totalement concrètes, mais nous commençons à en avoir. Pour l’instant, nous travaillons sur l’aspect technique. Les échanges avec les associations viendront ensuite », précise-t-il.
À Toulouse, un dispositif sous surveillance
Si les données scientifiques ne font pas état d’une hausse significative de la délinquance liée à l’extinction de l’éclairage public, l’expérience de la nuit reste inégale selon les usagers. Femmes, personnes âgées, travailleurs nocturnes, cyclistes ou piétons ne traversent pas l’espace public avec les mêmes contraintes ni le même sentiment de sécurité. « Ça m’est arrivé plusieurs fois de devoir allumer la lampe torche de mon téléphone pour ne pas ralentir du pas dans la rue », explique cette jeune femme.
Dans ce contexte, l’éclairage dépasse sa seule fonction technique. Il joue un rôle symbolique fort : il rassure, rend la ville plus lisible et participe au sentiment de protection. Plusieurs études sociologiques, notamment publiées dans la revue MDPI, montrent que l’acceptation de l’extinction nocturne dépend largement du vécu des habitants. Ceux qui associent l’éclairage à la sécurité y sont nettement plus opposés que ceux qui privilégient l’argument environnemental.
Un constat partagé par la municipalité toulousaine. « Derrière tout ça, il y a une notion d’insécurité ressentie par tout le monde, quelle que soit la classe sociale. Tous disent : on a peur dans le noir« , observe Jean-Baptiste de Scorraille. Selon l’élu, ce ressenti ne se traduit pas nécessairement dans les chiffres. « La police et les gendarmes n’ont pas constaté de hausse des agressions lorsque la lumière est éteinte. Mais le sentiment de peur, lui, est bien réel chez les habitants », souligne-t-il.
C’est en tenant compte de cette perception que la mairie a fait le choix de la prudence. « Puisque ce sentiment d’insécurité existe, nous avons décidé de laisser l’éclairage allumé dans de nombreux secteurs », explique l’adjoint au maire.
Un autre élément pèse également dans la balance : la vidéoprotection. « Sans lumière, les caméras de vidéo-protection ne fonctionnent pas », rappelle Jean-Baptiste de Scorraille.


