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Colère agricole : ces montagnes de déchets qui empoisonnent

Des déchets devant les finances publiques à Foix sont en train d'être rammassés. © Manon Dartiguelongue

Fumier, pneus, bâches plastiques, parfois amiante ou traces de pesticides… Lors des récentes mobilisations agricoles, des dizaines de tonnes de déchets ont été déversées devant les préfectures et sur les axes routiers. Mais derrière les images spectaculaires des colères agricoles, ces montagnes de déchets laissées sur la chaussée ne disparaissent pas sans laisser de trace. Au delà du symbole politique, quel impact réel ces « décharges de colère » ont-elles sur l’environnement ?

Tracteurs alignés, remorques basculées, fumier qui s’étale sur le bitume : les agriculteurs en colère déversent leurs déchets. Cette scène se répète partout en France depuis des semaines. Des montagnes de fumier au pied des préfectures, des pneus usagés empilés en vrac sur les ronds-points ou encore des bâches plastiques déchirées qui s’accrochent aux grilles des bâtiments publics. À Bergerac, par exemple, plus de 60 tonnes de débris ont été répandues en une seule action, mobilisant une trentaine d’agents. Un geste politique spectaculaire pour alerter sur la crise profonde que traverse le monde agricole. Mais derrière ces images chocs se cache une réalité environnementale préoccupante. Car ces tas de déchets ne disparaissent pas une fois les caméras parties. Ils laissent des traces. Durables. Toxiques.

Une contamination des sols

Dans ces montagnes de déchets qui macère au soleil, on trouve de tout. Des matières organiques qui se dégradent rapidement, mais aussi des plastiques agricoles, des pneus usagés, parfois même des déchets de chantier contenant de l’amiante ou des résidus de produits phytosanitaires. Des matériaux qui mettent des années à disparaître et libèrent des substances toxiques.

Dès les premières pluies, les jus issus du fumier, du lisier et des déchets chimiques ruissellent vers les bouches d’égout, les fossés et parfois les cours d’eau, emportant avec eux nutriments, métaux lourds, résidus de pesticides ou fibres d’amiante. Les plastiques agricoles et les pneus abandonnés se fragmentent en microplastiques, facilement transportés par le vent ou l’eau, qui s’accumulent ensuite dans les sols et les sédiments, modifient la structure des terres et affectent les organismes qui y vivent. Ces contaminants, combinés à des résidus de pesticides ou de métaux lourds présents dans certains déchets agricoles, réduisent la fertilité des sols à long terme et perturbent la microfaune, maillon essentiel de la régénération des terres.

💡 Le savais-tu ?

Un seul pneu agricole abandonné peut mettre jusqu’à 400 ans à se dégrader complètement dans l’environnement. Pendant ce temps, il se fragmente en microplastiques et libère des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), des composés cancérigènes qui contaminent durablement les sols et les nappes phréatiques. En France, on estime que plusieurs milliers de pneus ont été déposés lors des mobilisations agricoles récentes.

Les cours sous pression

Une partie de la pollution générée par ces dépôts finit dans les rivières, par les réseaux d’eaux pluviales ou les fossés qui bordent les routes. Azote, phosphore et résidus chimiques, une fois dans les cours d’eau, contribuent à la dégradation de la qualité de l’eau, à l’eutrophisation et à la baisse d’oxygène disponible pour les poissons et les invertébrés aquatiques.

Les microplastiques issus des bâches et filets agricoles se retrouvent également dans les milieux aquatiques, où ils sont ingérés par la faune, s’accumulent dans la chaîne alimentaire et peuvent transporter d’autres polluants fixés à leur surface. Ces flux, répétés à chaque épisode de mobilisation, s’ajoutent à une pression déjà forte des pratiques agricoles intensives sur les bassins versants.

Des risques sanitaires en milieu urbain

Sur les barrages et devant les bâtiments publics, la décomposition rapide du fumier et du lisier dégage ammoniac et composés organiques volatils, responsables d’odeurs fortes et d’irritations respiratoires, particulièrement pour les riverains et les agents chargés du nettoyage.

La remise en mouvement des tas de déchets, leur chargement et leur transport peuvent remettre en suspension des fibres d’amiante ou des poussières contaminées. Sur certaines routes bloquées, il a fallu recourir à des opérations de désamiantage, avec des coûts spécifiques de plusieurs dizaines de milliers d’euros. Certains déchets brûlés sur place, comme des plastiques ou des pneus, émettent des particules fines, des dioxines et d’autres composés toxiques, aggravant la pollution atmosphérique locale bien au-delà de la durée de la manifestation. Pour les collectivités, la question se pose désormais en termes de santé publique, notamment lors d’actions répétées à proximité de zones d’habitation ou d’écoles.

Impact des déchets sur l’environnement

Impact sur la biodiversité

Sur les accotements, les ronds-points ou les abords de zones naturelles, les déchets abandonnés recouvrent la végétation, détruisent des micro-habitats et modifient les conditions de vie de nombreuses espèces. Les animaux sauvages peuvent être attirés par les restes organiques, s’emmêler dans les plastiques, ingérer des morceaux de bâches ou de caoutchouc, ou s’intoxiquer avec des substances présentes dans certains déchets.

Pour les agriculteurs mobilisés, ces déversements visent à « rendre visibles » les réalités de leurs exploitations et la crise qu’ils traversent, de la chute des revenus aux abattages sanitaires massifs, notamment liés à la dermatose nodulaire contagieuse. Mais pour les territoires, chaque action laisse un passif écologique : sols fragilisés, eaux potentiellement contaminées, déchets persistants et biodiversité malmenée, qu’il faut ensuite tenter de réparer à coups d’engins, de produits de nettoyage et de budgets publics.