Le froid en plus du reste

Depuis plusieurs années, le pont Saint-Michel offre aux SDF un refuge à l'abri de la pluie en hiver.
La semaine dernière, un SDF a été retrouvé mort dans sa tente, à Toulouse. - Crédits : Emmanuel Clévenot / Illustration

En France, plusieurs centaines de personnes meurent dans la rue. Selon un décompte non exhaustif réalisé par le collectif “Les morts de la rue”, 452 personnes au total seraient décédées dans la rue en 2020, de causes diverses. Les ruelles toulousaines accueillent encore de nombreux sans-abri, malgré la période hivernale. Le dernier mort recensé remonte à la semaine dernière.

Vendredi 15 janvier, le site d’information Actu.fr publie un article titré Un jeune trentenaire retrouvé décédé dans sa tente, probablement mort de froid”. Il aurait été retrouvé au niveau du boulevard de Strasbourg, non loin du canal. Sur ses eaux verdâtres reposent divers péniches aux noms et décorations variées. Elles sembleraient presque vides, voire totalement à l’abandon. Néanmoins, un léger nuage de fumée qui s’échappe de la cheminée de l’une d’elle trahit la présence d’un occupant. Le lieu aurait pu être paisible, mais de l’autre côté de la berge les véhicules s’engagent à pleine vitesse sur la 2×2 voies, passant en un sifflement incessant. De l’autre côté, quelques joggers battent le bitume, longeant certains logements de fortune, faites de toiles, de planches et autres morceaux de ferrailles. 

 Le canal non loin du boulevard de Strasbourg, là où serait décédé le jeune homme Crédits Owen Huchon 2020

C’est dans une bâtisse similaire que vit Adrien*, un sans-abri de 33 ans. Son logement, fait de toiles, se trouve dans les bois aux alentours de Toulouse. “La journée on va dire que ça va, mais dernièrement y’a eu quelques nuits où ça a bien piqué”, raconte-t-il, lâchant au passage un léger rire. D’une main, il caresse la tête de son chien avant de relever les yeux. “Tu sais, nous, on se débrouille ! Heureusement qu’on a nos chiens. Ça nous réchauffe un peu”. Sans attendre de réponse, il se tourne, interpellant le groupe de maraudeurs qui vient d’arriver. “C’est possible d’avoir deux sucres pour le café s’il vous plaît ? ».

Le soutien essentiel des maraudes

D’un geste de la main, Lucas*, un autre sans-abri désigne des sacs derrière lui. « Heureusement que j’ai des vêtements pour me réchauffer. C’est les maraudes qui distribuent ». Le jeune homme, installé sur des marches en pierre qu’il a recouvert d’un drap, est à la rue depuis un an suite à un divorce. Grâce à ses vêtements, il n’a pas trop à s’inquiéter du froid, explique-t-il. D’un sourire, il salue un autre sans-abri qui vient d’arriver, avant d’ajouter : “Parfois, la drogue, l’alcool, la fatigue, ça n’aide pas vraiment pour le froid. Moi, ce n’est pas mon cas”. Il lève alors la main, voulant interpeller un jeune à la coupe iroquoise. “Eh Tom* ? Tu savais qu’un gars était mort la semaine dernière dans sa tente ?”. Celui-ci semble réfléchir un instant avant de prendre une gorgée de sa canette et de souffler un bref “Non”. Sans plus y réfléchir, il retourne à ses occupations, tournant au coin de la rue.

Des maraudeurs distribuent de quoi se réchauffer aux personnes sans-abriCrédits Owen Huchon 2020

Ce jour-là, Adrien* est lui aussi venu à la rencontre des membres d’une association avec une requête bien spécifique. “Vous-auriez un manteau par hasard ?”, demande-t-il, hasardeux. Une demande régulière indique un des membres de la maraude. Dans la rue, tout s’use plus rapidement. “Il y a le problème du froid bien sûr, poursuit-il, mais c’est aussi l’humidité et c’est difficile pour eux de faire sécher et laver correctement les vêtements”. Adrien* attrape une veste qu’on lui tend, laissant son sac tomber par terre avant d’enfiler le gilet. Il réajuste son col avant de constater la longueur des manches. D’un hochement de tête, il remercie les maraudeurs, visiblement satisfait. “Ouais, ça le fait !”.

Pour les membres de l’association, Lucas* et Adrien* sont loin d’être des cas isolés. Malgré l’arrivée du froid encore beaucoup de personnes sont toujours à la rue ou dans des squats.

Des logements qui semblent parfois hors de portée

“Je ne veux plus, d’ici la fin de l’année, avoir des femmes et des hommes dans les rues. Dans les bois ou perdus. C’est une question de dignité, c’est une question d’humanité et d’efficacité là aussi ». Cette phrase, prononcée en 2017 par le président de la République colle à la peau d’Emmanuel Macron. Entendue comme le souhait d’abriter l’ensemble des sans-abri, l’exécutif précisera qu’il n’était question que des demandeurs d’asiles dans un contexte spécifique. Pourtant, l’accueil de l’ensemble des personnes sans domicile reste un “objectif du gouvernement”, comme le précisera le président lors d’une allocution télévisée en 2019.

En Haute-Garonne, cet horizon semble encore loin même si des logements et des places d’hôtels sont destinés aux sans-abri dans le but de les loger. “Murielle* par exemple, elle a une place dans un hôtel. C’est souvent les femmes qui sont prioritaires”, explique l’une des maraudeuses, désignant une femme âgée recroquevillée sur elle-même, entourée d’une légère couverture. Contactée, la préfecture ne s’est pas encore exprimée sur le sujet. En novembre dernier, dans le contexte du deuxième confinement et de l’arrivée du froid, elle avait annoncé financer 522 nouvelles places d’urgence.

Pourtant, trouver un logement n’est pas évident. “Moi, j’ai fait une demande via une association mais j’attends encore”, concède Adrien*. Pour le jeune sans-domicile, il doit se contenter de son abri de fortune. Rangeant des croquettes pour chien dans son sac, il ajoute : “En plus, je dois avoir un retour par téléphone et ça c’est compliqué”. Il jette son sac par-dessus son épaule avant de poursuivre : « Faut que j’aille charger mon téléphone en plus, faut que je trouve une borne à chaque fois par là”, explique-t-il, désignant avec sa tasse de café une rue. Mais il a espoir : “J’ai un collègue qui a trouvé une place la semaine dernière !”.

De son côté, Lucas* est plutôt sur la réserve. Il grimace, secouant la tête de droite à gauche. “J’y crois peu au relogement honnêtement”, regrette-t-il. “Si un soir j’ai trop froid, je casse une vitre et je fais un squat. C’est terrible mais je ne peux pas rester dans la rue comme ça”. Il achève sa phrase d’un léger sourire avant de porter à ses lèvres un verre de soupe, réchauffant au passage ses mains.

*Les noms ont été modifiés afin de préserver l’anonymat des personnes présentées dans cet article

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