Interview. Les toulousaines du compte TikTok « Elles s’assument » dépeignent une année insolite pour elles

Interview. Les toulousaines du compte TikTok « Elles s’assument » dépeignent une année insolite pour elles

Mélanie (à gauche) et Elsa sont en couple depuis janvier 2020. Crédit : M.G.
Mélanie (à gauche) et Elsa sont en couple depuis janvier 2020. Crédit : M.G.

Elles viennent de franchir aujourd’hui le seuil des 600 000 abonnés sur TikTok. Avec le compte @elles_sassument_off, Elsa et Mélanie (25 et 28 ans) sont passées de l’anonymat à un semblant de célébrité en moins d’un an grâce à leur humour et leur engagement. Nous les avons rencontrées chez elles, à Toulouse.

L’une est illustratrice et tatoueuse, l’autre est contrôleuse pour une grande société de transports. Depuis le 31 mars 2020, elles sont aussi devenues influenceuses. Un « coup de chance » selon elles. En quelques heures, leur première vidéo sur la plateforme TikTok (devenue très populaire en France depuis le premier confinement, ndlr) a atteint 500 000 vues. Ce qui ne devait être qu’une manière de tuer le temps dans une période morose est devenu leur métier. Tour à tour blagueuses, enquêtrices, militantes et Youtubeuses, nous avons fait le point avec elles sur presque un an d’aventure.

INTERVIEW

Le 24 heures. Votre compte s’appelle « Elles s’assument ». Le nom est clair, évocateur : vous êtes un couple de femmes qui s’assume. C’était important de l’affirmer à travers le nom ?

Mélanie. Tout part d’un compte Instagram d’Elsa qui s’appelle @jassumequijesuis (près de 30 000 abonnés). C’est un compte avec un nom fort qui a permis d’aider énormément de personnes. Donc on s’en est inspirées. Pour répondre à votre question : oui, on voulait dès le début dire qui l’on est. On voulait montrer que l’on s’assume, qu’on assume toutes nos particularités, notre orientation sexuelle, tout. « Elles s’assument » est apparu comme une évidence.

Elsa. On voulait aider les gens aussi. On s’est dit qu’en lisant cela, ils comprendraient facilement qu’on est un couple lesbien et que peut-être, ça pourrait les aider à réfléchir sur eux-mêmes. Mais on l’a pas tant réfléchi que ça, c’est venu vite.

Comment vous est venue l’idée de faire des vidéos ?

Elsa. Pendant le confinement on faisait des vidéos de parodies d’émissions (rire).

Mélanie. Oui, on avait fait des parodies de « C’est pas sorcier » et d’un opérateur téléphonique. On les a postées sur Facebook pour nos amis et notre famille, et ça a pris une petite ampleur. Alors certains nous ont dit de nous lancer sur TikTok. Moi, je connaissais pas du tout, Elsa un peu. Et puis, on a eu l’idée de faire des pranks (des blagues) aux voisins pour s’occuper. Le premier prank, on a eu 4 100 000 vues. Donc on a eu beaucoup de chance. On a eu ce facteur chance qui fait qu’aujourd’hui on en est là, c’est évident. 

Dans votre cas, le facteur chance, c’est peut-être le confinement…

Mélanie. Le confinement ne nous a apporté que des choses positives, à vrai dire.

Elsa. Tout, au final.

Mélanie. Sans ça, on se serait jamais lancées sur TikTok. On serait restées dans notre routine. Je me lèverai pour aller travailler le matin, Elsa ferait des tatouages et des illustrations…

Un couple devenu militant par défaut

Les influenceuses françaises ne sont pas nombreuses à être lesbiennes et en couple… Aviez-vous imaginé que ce compte puisse intéresser pour cette raison ?

Il y a une part de militantisme dans ce que vous faites sur les réseaux sociaux. C’est assumé ?

Mélanie : Oui, c’est militant sur plein de choses.

Elsa : À l’origine nos comptes n’étaient pas militants, c’est arrivé après (lorsque qu’il y a eu une forte demande de la part de leurs abonnés, ndlr). Mais ce n’est pas militant uniquement pour la communauté LGBTQIA+.

M. On parle de tolérance en général, on défend toutes les particularités que n’importe qui peut avoir (taille, poids, handicap…).

Les agressions lesbophobes augmentent depuis plusieurs années dans la rue d’après les rapports publiés par SOS Homophobie chaque année. Votre exposition vous fait peur par rapport à cela ?

M. Peur, non. On a jamais été victime de ça, on a reçu très peu de remarques par rapport à ça dans notre vie. En revanche sur les réseaux, plus on avait d’abonnés, plus on avait de haters.

E. [ironique] On reçoit des petites fleurs sympa parfois.

M. Si un message est trop fort et va trop loin, on fait une capture d’écran et un dépôt de plainte est effectué. On cherche plus midi à quatorze heures. 

Vous avez porté plainte à combien de reprises ?

Ensembles. Une dizaine.

E. Souvent quand on va porter plainte, c’est un mélange d’homophobie et d’antisémitisme.

M. On nous a dit : « Vous méritez de crever dans des chambres à gaz » par exemple. Des choses hyper, hyper poussées. 

E. On se rend compte que beaucoup de jeunes ne connaissent pas les couples de même sexe. Souvent ils sont dans un environnement où ce sujet-là n’est pas évoqué. Et quand ils tombent sur nous sur TikTok, souvent c’est la première fois qu’ils voient deux femmes en couple. Et très vite, les insultes viennent parce que ça les dérange, et ils ne savent pas ce que c’est.

M. On parle d’enfants qui ont entre 10 et 13 ans.

Comment vous réagissez face à cela ?

E. Au départ, on répondait même quand c’était de l’homophobie. Parfois, ça a porté ses fruits. Il y a même des gens qui se sont excusés. Mais, là, maintenant, c’est plus possible, on reçoit trop de messages. On peut plus apporter des connaissances ou aider les gens à s’ouvrir l’esprit individuellement.

M. Donc on fait des gros directs, devant des milliers d’abonnés.

Vous avez aussi des thématiques plus larges que les vidéos lifestyle/humour. L’une de vos dernières vidéos, sur le harcèlement, est un format d’une heure, publié sur Youtube. Cela change des vidéos courtes publiées sur TikTok. Vous adaptez votre contenu à chaque réseau social ?

Vous pourriez traiter d’autres sujets, moins proches de vous ?

E. Non, on va rester sur des sujets qui concernent notre audience. La vie de tous les jours, tous les problèmes que les jeunes peuvent rencontrer…

TikTok rémunère les influenceurs

Dans un post, Mélanie vous dites ne pas être « très adepte des partenariats ». Pourtant, c’est le principe même de la rémunération des influenceurs…

M. On gagne de l’argent sur TikTok en fonction de notre nombre de vues, donc on est pas dépendantes des marques. On est pas adepte des partenariats avec un discours tout fait, impersonnel, sans avoir testé les produits, le drop-shipping… Ça on en fera jamais.

E. Si c’est pas honnête toute façon on y arrive pas. Mais quand ça l’est, on parle des produits qu’on aime comme on pourrait les conseiller à nos amis. 

Ça vous permet de gagner combien, les réseaux sociaux ?

En parlant d’argent, on vous a vu dans les médias l’an dernier parce que vous avez contribué à la réalisation d’une enquête de 60 millions de consommateurs concernant des TikTokeurs qui font payer leurs abonnés. Pouvez-vous nous raconter ce qu’il s’est passé ?

Personnel et professionnel font bon ménage

Qu’est-ce qui a changé dans vos vies depuis « Elles s’assument » ?

E. Honnêtement pas grand chose, sauf la notoriété.

M. On peut plus aller au Leclerc pour faire nos courses (rire). Et du coup on peut plus s’engueuler en public ! Sérieusement, on se fait reconnaitre, c’est assez perturbant.

Qu’est-ce que ça a changé dans votre couple, aussi ?

E. On vit ensemble, on bosse ensemble. Et ça va ! Mais après, on l’a toujours dit aux abonnés, il y a des fois où ça pète entre nous (elles se mettent en colère).

M. Ça nous a plus rapprochées qu’autre chose. Mais notre vie professionnelle et notre vie personnelle sont totalement liées. Et du coup il faut réussir à faire la différence entre les moments où on est un couple et on regarde une série et les moments où on est un couple qui travaille ensemble.

E. On a tenté de faire un planning pour structurer un minimum, puisque les réseaux ça ne s’arrête jamais. 

Sur les réseaux sociaux, vous répondez assez naturellement et librement aux questions que les internautes vous posent sur votre couple. Quelles limites y mettez-vous ?

M. C’est ce qui est compliqué à déterminer. Au début on voulait mettre notre famille en dehors de ça, mais certains les ont trouvés. C’est ce qui est dangereux. Donc on évite de parler de choses trop personnelles.

E. Par exemple on s’est interdite de parler de notre sexualité parce qu’on a un public très jeune. Et puis ce n’est pas à nous d’apporter des connaissances sur certains sujets, mais aux parents.

Mélanie, vous avez continué à travailler l’année dernière. Cela vous est arrivée d’être reconnue ? Comment avez-vous vécu cela ?

M. Ce qui est frustrant, c’est qu’au boulot je ne suis pas la même qu’à la maison ou pendant des directs sur Youtube. Il y a une ligne de conduite à avoir […] Donc ils voient de moi mon coté professionnel, pas la vraie Mélanie, et ça, ça me dérange. Et puis [en tant que contrôleur, ndlr]… Verbaliser un abonné, c’est assez particulier.

L’objectif c’est d’avoir rapidement la possibilité de vivre uniquement du métier d’influenceuse ?

M. « @elles_sassument_off » a été déclaré en auto-entreprise, donc oui. Le plus rapidement possible. Il n’y a rien de plus beau que de se lever pour faire ce que l’on aime.

En ce sens, est-ce qu’on peut imaginer qu’« Elles s’assument » se décline en deux comptes personnels où chacune d’entre-vous a son propre contenu ?

M. Pas du tout !

E. Nos réseaux vont rester en un bloc.

M. On est deux, on est un duo, on restera un duo.

Qu’est-ce qui est prévu pour les mois à venir ?

M. Le Pacs déjà, le 1er mars ! Et puis moi j’ai un projet pour le futur, pas avant fin 2021, concernant l’accompagnement des personnes LGBTQIA+.

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