Sébastien Fraysse est un triathlète français de 33 ans, spécialiste des longues distances. Il travaillait jusqu’à présent à la mairie de Toulouse, mais s’est mis en disponibilité depuis le mois de janvier afin de se consacrer pleinement à sa préparation d’athlète. Ancien nageur de l’équipe de France, il a notamment participé en 2010 aux championnats d’Europe de natation de Budapest, avant d’arrêter sa carrière en 2013.  Alors qu’il se lance dans le triathlon par hasard en essayant une course, il est aujourd’hui double champion de France 2018 et 2019 de cette discipline. Il évoque avec nous son parcours, sa passion et ses objectifs.

Comment tu en es venu au triathlon ?

Je faisais de la natation à haut niveau, ce n’est pas le sport le plus fun. Même si on essaye toujours de varier un peu, de courir, de faire du vélo, le triathlon c’est plus spectaculaire que la natation.

C’est ce côté rébarbatif qui t’a fait dévier vers le triathlon ?

Non, c’est juste qu’à un moment il faut savoir tourner la page. Je venais de finir mes études, il fallait travailler et vivre un peu comme « monsieur tout le monde ». C’est compliqué de vivre de la natation, il n’y a que certains athlètes qui réussissent à en vivre. Le triathlon, au départ, c’était juste pour continuer à faire du sport entre midi et deux, et puis les résultats sont vite arrivés. Je me suis posé la question de comment aborder cela. On a qu’une vie, je n’avais pas envie d’avoir de regrets donc je me suis lancé sans trop réfléchir. Je me laisse l’année 2020 pour voir ce que ça donne.

Comment tu organisais tes journées avec le travail ?

C’était un peu du bricolage, c’était usant, c’est pour cela que cette année je fais différemment. A long terme ce n’est pas tenable. On met tout l’entourage à flux tendu, on se met nous-même à flux tendu et il y a des jours compliqués, ce n’est pas épanouissant de tout faire. A des moments, il y a le projet familial, le professionnel et le sportif. Pour deux, on arrive à trouver la place mais pour trois projets c’est illusoire sur du moyen terme. Le boulot il y en aura toute la vie, alors que le sport c’est maintenant.

Une semaine type c’est quoi ?

Je fais de la natation trois fois par semaine à raison de 6 à 9 kilomètres, de la course deux fois par semaine, plus trois enchaînements vélo et course à pied. Il n’y a que le dimanche comme jour de repos en famille.  

Quel plaisir tu trouves au triathlon ?

Continuer à progresser c’est ce que j’avais perdu en natation. En triathlon c’est infini, parce qu’il n’y a pas qu’un sport à maîtriser, il y en a trois. Rencontrer d’autres gens, s’enrichir, c’est aussi intéressant.

Dans quel sport tu avais le plus de marge de progression ?

La course à pied. Je pense que je peux encore beaucoup progresser, parce que passer d’un sport aquatique où on n’appuie pas sur les jambes, à un milieu terrestre avec de l’impact c’est compliqué. Le vélo il a fallu prendre de la force dans les jambes, mais c’est un sport « porté » comme la natation donc c’est venu plus naturellement.

34 ans c’est la force de l’âge au triathlon ?

C’est le bon âge parce qu’on apprend à passer les moments durs. Dans une course ou dans les semaines d’entraînement, il y a toujours des moments où on est moins bien, et on apprend vraiment à le relativiser avec l’âge. On se rend compte que la tête, ce n’est pas un mythe, ça compte beaucoup, surtout sur des distances comme Iron Man.

L’Iron Man c’est quoi ?

C’est la course reine, la plus longue. 3800 mètres de natation, 180 kilomètres de vélo et un marathon en course à pieds.  

Combien de courses est-ce qu’on peut faire dans l’année ?

Je dirais que vraiment à fond, ça va être entre 1 et 2. On peut monter à 3 ou 4 mais il y en a certaines où il va falloir dérouler sur la fin ou garder un peu de marge. Les autres courses vont faire partie de la préparation, qui ressemble à celle d’un marathonien. Le triathlon est à l’inverse des sports collectifs où il faut être tous les week-ends au top.

Combien de temps dure une course ?

Les courses très rapides c’est aux alentours de 8 heures, les plus longues ça va être un peu moins de 9 heures. Cela dépend surtout de la difficulté du parcours en vélo.

Comment on arrive à appréhender 9 heures d’efforts pour ne pas s’éparpiller mentalement. Il y a un travail mental ou c’est venu avec l’expérience ?

Il y a les deux.  Il ne faut pas voir la course comme une finalité, il faut la prendre vraiment étape par étape sinon c’est difficile de se projeter sur 9h. Il faut vraiment la segmenter, ne pas faire de plan sur la comète et ne pas se dire « tiens dans 5h je ferai comme ça » quand on est au bout d’une heure de vélo. Il faut vraiment rester concentré, s’alimenter. C’est pour ça qu’on ne peut pas répéter les courses, car plus que physiologiquement c’est cette difficulté mentale qui fait qu’à ce niveau-là c’est difficile d’enchaîner les courses.

Depuis le début de l’année tu t’es mis en disponibilité, pourquoi ?

Je vais faire ça les 6 premiers mois de l’année jusqu’à fin août. Il y a les championnats du monde mi-septembre, pour lesquels je verrai si je suis qualifié au mois de juillet. En fonction, cela me permettra ou de tourner la page et de reprendre une vie un peu plus normale, ou alors si ça marche de vraiment me lancer et d’aller jusqu’au bout du truc.

Tout cela a un coût, comment on fait pour voyager ?

C’est là que cela devient compliqué. En France, on a sûrement du retard, pas seulement en triathlon mais dans beaucoup de sports. Pour tous les sportifs, l’Etat se désengage de plus en plus et donc les entreprises privées doivent prendre le relais. Je compare avec les allemands que je côtoie, ils ont un système qui les soutient beaucoup plus. Il faut qu’on fasse attention, les médailles c’est bien, mais s’il n’y a rien derrière en terme financier, ça ne durera pas longtemps.
C’est dommage parce que les entreprises auraient beaucoup à gagner, à aider, à subventionner les sportifs comme ça, parce que c’est toujours des gens avec un certain état d’esprit. Il sont prêts à se dépasser, à surmonter les difficultés parce qu’ils l’ont connu en compétition. Je crois qu’il y a vraiment une transformation à faire et pas seulement dans le triathlon.

Toi, on t’aide ?

Oui moi j’ai la chance d’être aidé, mais ce n’est pas toujours facile. Et les gens qui veulent aider, on ne les aide pas non plus. Il faudrait peut-être des simplifications, des taxes, ou mettre en place des dispositifs pour les entreprises qui subventionnent un sportif, une équipe, un club. Il y a plein de moyens, mais il faut que ça soit plus facile pour eux de s’y retrouver. De défiscaliser par exemple, car d’une certaine manière ils mettent de l’argent sur la table

Est-ce que ton statut t’a aidé ?

Non même pas. Le statut ne fait pas tout, c’est surtout une question de feeling, d’homme. Quelqu’un qui est triple champion du monde mais qui est dans son coin, sans aller vers les autres ou partager, ça ne va pas intéresser grand monde. Le niveau joue pour le rayonnement, mais il n’y a pas que ça. D’ailleurs, les marques et les entreprises ne recherchent pas que ça.  Elles veulent des vecteurs de communication et des gens qui échangent.

L’objectif c’est les championnats du monde en septembre ?

J’ai fait 10ème en 2019, avec une natation raccourcie donc en continuant à travailler j’aimerais bien monter sur le podium, à minima.

Est-ce que tu as d’autres rêves ? Notamment au niveau des Iron Man, est-ce que tu as fait celui d’Hawai qui est le plus mythique ?

Non, mais c’est vrai que cette année j’aimerais bien m’y qualifier. Il vient un mois après les championnats du monde, donc ça va être difficile d’être performant aux deux, mais si je suis qualifié à l’un je ne serai pas loin d’être qualifié à l’autre. Après je n’ai pas spécialement de rêve, parce que ce n’était pas quelque chose de prévu. Le problème d’un rêve c’est que quand on l’atteint, derrière on s’essouffle un peu, donc il faut toujours viser plus haut et prendre du plaisir. Finalement, comme ce n’était pas planifié, le rêve est déjà là.