Clément Baillet, le chévrier poète

Dans le milieu, on l’appelle le poète. Un peu pour son look, mais avant tout pour son engagement à contre-courant de l’élevage conventionnel. Clément Baillet est un chevrier libre, mais pas seulement.

Il était une fois, dans une petite bourgade du sud des Landes que l’on nommait Saint-Sever, un éleveur d’animaux unique en son genre. Si unique, que tout le monde le prenait pour un fou. Nous ne sommes pas dans un livre de contes mais bien en 2020. Clément Baillet, la trentaine tout juste passée, est éleveur. Mais pas un éleveur comme les autres. Depuis une dizaine d’années maintenant, il fait le choix singulier de s’occuper uniquement de races locales, dans un aspect de conservation des espèces et des valeurs d’origine de la profession.

Assis autour de la table du salon, Clément raconte comment il en est arrivé à l’élevage d’animaux. « Après un raté dans mes études, je ne savais pas trop quoi faire de ma peau. Je me suis dis que je pouvais tenter quelque chose dans l’agriculture, sur les terres de mes grands-parents ». Ce petit lopin de terre familial, Clément le développe depuis dix ans. Il faut dire que ce fils et petit-fils de métayer est arrivé ici avec ses huit chèvres pour débroussailler les alentours. Même si les biquettes sont réputées pour tout manger, il y avait du travail. Beaucoup de travail. Fin janvier 2009, la tempête Klaus met sans dessus-dessous le sud-ouest. Le travail de nettoyage est colossal, et les huit chèvres ne sont pas de trop.

L’Agriculture Poétique

Ce qui n’était au départ qu’un pari a fini par payer, et une décennie plus tard, le troupeau s’est considérablement agrandit. S’ensuit tout un apprentissage du savoir-faire du métier, ainsi que le besoin de sauvegarde et de conservation des espèces. « Ça devient vite une passion si on aime les animaux ! Plus ça va, plus on s’aperçoit que cela nous correspond et qu’on ne s’est pas trompé ». Le rêve de Clément se poursuit et prend des allures de vraie entreprise. Du gavage d’oies et la cultivation de légumes « et mes trois pauvres cochons pour la déco », s’amuse le chevrier. 

La ferme de Bacotte s’est depuis orientée vers l’élevage de chèvres, plus précisément de race pyrénéenne. Un choix singulier qui s’inscrit dans cet objectif de réhabilitation des races. Délaissée au profit de l’alpine et de la saanen, la Pyrénéenne était en voie de disparition. Si la lactation modeste de ces biquettes peut se montrer handicapante pour la rentabilité du producteur, leur adaptation au terroir et la richesse de leur lait offrent un fromage plus authentique.

Dehors, la pluie s’est arrêtée de tomber. En marchant, Clément évoque la genèse de son projet fou, aux antipodes de l’élevage conventionnel : 100 % autofinancé, 100 % plein air, et 100 % autonome. Nous sommes au milieu des années 2010, Clément est rejoint par son frère et son amie Marie. Une fois toutes ces belles idées réfléchies et mises en place, il ne reste plus qu’à trouver un nom original pour se démarquer. « Tout est parti d’une blague ! Lorsqu’on est les premiers à faire quelque chose d’original, on est obligatoirement qualifiés de poètes, d’hippies, et de toute la collection qui va avec ». C’est ainsi que naît le label Agriculture Poétique, détournement humoristique du logo AB de l’Agriculture Biologique. L’aventure débute avec une médiatisation encourageante à échelle nationale. « Petit à petit, les gens ont trouvé ça amusant. On a donc déposé le nom, le logo, la marque, et une charte ». Face au grand nombre de personnes intéressées pour rejoindre le label fraîchement créé, le trio doit s’adapter. Le but étant que le label s’auto-contrôle, puisqu’en plus de l’agriculture conventionnelle, intensive, ils dénoncent le trop grand nombre de contrôles drastiques.

Pour ces agriculteurs, producteurs ou éleveurs en quête de poésie, les chevriers mettent en place une charte philosophique qui reprend les fondements du label : travailler en extérieur, en circuit court, en 100% plein air, et être 100% autonome. « Parce que c’est bien beau pour les chèvres, on connaît la manière de faire pour respecter les espèces et valoriser le terroir. Mais pour une personne qui fait du cognac, qu’est ce qu’on doit faire ? Comment savoir si les mêmes valeurs sont partagées ? Je ne sais même pas comment on fait du cognac ! », s’amuse Clément. En somme, l’Agriculture Poétique est l’essence même du bon sens paysan : retrouver les valeurs d’origine et les pérenniser. Aujourd’hui, six agriculteurs ont déjà rejoint le label, et une dizaine sont encore en attente.

Avec son label, le jeune fermier souhaite remettre ces bêtes au goût du jour comme un patrimoine vivant et utile. « Prouver qu’elles ont de l’intérêt, bien plus que l’agriculture conventionnelle qui vit de subventions, et qui est une aberration agronomique totale, en plus de ne pas être bonne pour la planète ». Montrer que ses chèvres et ses porcs ne sont pas seulement un outil pour manger, mais qu’ils peuvent également servir pour l’entretien du paysage. Depuis quelques années, la ferme de Bacotte pratique l’éco-pâturage. En partenariat avec la municipalité, le troupeau sillonne les routes de la ville en quête de diverses espèces végétales, pendant que les parcelles de l’exploitation s’octroient un peu de répit. Un choix qui se retrouve dans la qualité des produits proposés par la ferme de Bacotte. « C’est l’essence même de proposer des vrais produits locaux et les meilleurs possibles. Et avec Clément on ne s’est pas trompé », ajoute Céline, vendeuse chez L’Atout Fermier, un magasin de producteurs.

« On voit les autres à la marge du bon sens »

Bien plus qu’un métier, chevrier est avant tout un mode de vie. Encore plus lorsque les méthodes de travail ont disparu avec le temps. « Cela n’a pas de limite, il faut tout réinventer. On a laissé mourir les vieux qui savaient le faire ». Il faut donc procéder avec le manque de données sur cette valorisation du territoire, la qualité alimentaire ou encore la valeur nutritionnelle des plantes. Un mode de vie à part, qui diffère des agriculteurs et éleveurs traditionnels. Pour Marie, la différence entre la ferme de Bacotte et les plus conventionnelles se retrouve dans le lien affectif qu’ils entretiennent avec les animaux. « Si un jour il faut faire abattre tout notre troupeau, même si on nous paye, on ne s’en remettra jamais. Le lien est tellement fort qu’on ne pourra pas » ; « C’est exactement ça, dans une société où tu gardes ton poulet 35 jours avant de le manger, tu n’en as strictement rien à faire de la grippe aviaire. Tu les tues, tu es payé, et tu recommences le lendemain ! », renchérit Clément.

Clément et Marie terminent leur petit tour à l’extérieur et s’assoient autour de la table du salon. Lorsqu’il s’agit d’évoquer ce sentiment de dissimilitude avec les autres acteurs de la profession, la jeune éleveuse explique sa vision : « Je n’aime pas le côté marginal, mais il y a beaucoup de choses qui se créent dans ces dites marges, donc dans ce cas là oui, nous sommes en marge » ; « Nous on voit les autres à la marge du bon sens », complète Clément. « Quand des entreprises agricoles font des budgets avec 40% d’aides, et que malgré ça l’outil est en échec, il y a clairement un défaut de compétence ! ».

C’est aussi ce mode de fonctionnement problématique que les trois landais combattent avec leur label. Avec l’espoir que leurs méthodes de travail soient reconnues. « Nous ne sommes pas pris au sérieux, alors que cela devrait. Pas forcément la seule solution mais on devrait en faire partie ». Prouver que l’on peut encore faire de l’élevage en respectant à la fois les animaux, mais également la nature qui nous entoure. « Nous sommes encore une génération où nos parents ou grands-parents étaient fermiers. Mais cette vision de la ruralité tend à disparaître. De plus en plus de gens la fantasment, notamment avec les images ultra-violentes de L214. Un des objectifs que l’on aura dans le futur sera de recréer un dialogue avec ces gens qui n’ont plus aucune conscience de ces métiers à part via ces biais », résume Marie. Seul l’avenir dira si la vision anticonformiste de l’agriculture de Clément tend à devenir la norme…

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