Le sujet reste tabou. Même si un certain nombre de sportifs de haut niveau ont assumé publiquement leur homosexualité, beaucoup de jeunes préfèrent encore se cacher, par peur d’être insultés ou mis à l’écart. Reportage.

Le rugby possède une double casquette, qui dans le cas de l’homosexualité pose question : d’un côté, ce sport, souvent défini et caractérisé comme respectueux et ouvert permet normalement une ouverture d’esprit et une absence de jugement appréciable. Et de l’autre, un sport où la masculinité très ancrée, très assumée, peut avoir des conséquences négatives.

Tout part d’un constat : au sein d’une équipe de rugby, l’esprit de groupe est primordial. La camaraderie est un élément majeur d’un sport aux valeurs indéniables. Pour autant, beaucoup de joueurs l’assument, il y a une image à renvoyer : « Dans un vestiaire, beaucoup sur-jouent leur côté hétéro. On raconte nos histoires, on en fait des caisses surtout quand on est plus jeunes, et c’est vrai qu’il y a un peu ce côté macho, pas méchant mais qui est présent entre nous » explique Marc, ancien joueur de rugby amateur pendant plus de 10 ans.

Comment assumer et parler librement de son orientation sexuelle quand on sait que les jeunes garçons peuvent être parfois cruels entre eux. L’omerta dans les douches, les gradins, est présente dans les sports à connotation virile comme le football et le rugby. Un joueur amateur homosexuel a vécu cette situation. Si pour lui aujourd’hui, assumer son choix ne pose pas de problème, il a toutefois souhaité réagir anonymement pour se protéger.

« Je me suis inventé une vie, je me suis fait un scénario. Tout le monde racontait son histoire du week-end, avec qui il avait couché et j’étais obligé d’être dans le mensonge. J’étais mal, c’était horrible de ne pas raconter sa vraie vie à ses meilleurs amis. »

Antonin, rugbyman passionné par ce sport depuis tout petit.

Insultes homophobes ou mots de langage déplacés ?

« Je suis un pédé si je fais ça », « fait pas ta tapette ». Elles sont nombreuses, elles sont présentes dans beaucoup de vestiaires et elles posent question. Les insultes homophobes font trop souvent partie du langage commun. Comment faire comprendre aux jeunes joueurs que ces insultes, pour eux des expressions, peuvent toucher et avoir des conséquences dramatiques sur des adolescents qui sont en souffrance ?

Jérémy Perrard est délégué territorial pour SOS homophobie. Pour lui, il faut être intransigeant sur ce problème, et souhaite que le travail se fasse également auprès des entraîneurs. « Tous les secteurs de la société sont touchés par l’homophobie. Dans le milieu sportif, il y a beaucoup de boulot. On entend au rugby, des choses qui ne font pas rire. Dans les gradins, dans les vestiaires, quand on parle de « pédé », de « tapette », c’est de l’homophobie. Certains n’en sont pas conscients, mais ce type de propos peut mettre des personnes en situation de détresse. »

Nigel Owens, arbitre international qui a assumé son orientation sexuelle voit les choses autrement. Pour lui, il y a aura toujours des gens pour critiquer les autres. Leur physique, leur sexualité, leur opinion politique. Ne pas réussir à passer outre, c’est souffrir inutilement. Un propos qui correspond au témoignage d’Antonin.

« Dans le sport, il y a toujours des remarques. Je passe au dessus, je me dis : « ils ne le pensent pas ». La majorité de mes potes sont au courant, ils ne le disent pas exprès pour se moquer, c’est des mots de langage comme on peut avoir d’autres insultes entre nous, style « fils de … » sans jamais le penser.»

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« Pas mal de personnes m’ont rejeté. Certains entraîneurs aussi »

Antonin a joué dans plusieurs clubs. Il a parlé de son homosexualité à certains de ses proches mais a subi que la nouvelle s’ébruite au sein de son équipe. Certaines réactions l’ont marqué : « J’en ai parlé à mon meilleur ami et il m’a dit « mais pourquoi tu ne me l’as pas dit avant ». Après c’est sûr que certaines personnes m’ont rejeté, une partie de l’équipe. Certains entraîneurs aussi. Le monde du rugby reste à part. Moi j’ai eu de la chance. Dans un club voisin, un jeune de 16 ans a été victime d’harcèlement. Uniquement car son copain un peu efféminé était venu le voir jouer à un match».

D’autres ont fait le choix de rejoindre un club où le jugement ne sera jamais présent. L’équipe les « Tou Win Rugby » agit dans ce sens. Créée en 2006, elle réunit 60 joueurs, homosexuels comme hétérosexuels. La parole est ouverte, libre. Victor Aspe Delaigue, secrétaire du club nous parle des « Tou Win » :

Les joueurs sont contents d’être avec nous car ils peuvent parler de leur relation sans être mal perçus. Les joueurs hétéro n’ont pas besoin de sur-jouer leur masculinité. On se raconte nos week-ends avec nos partenaires diverses. (…) Même si le rugby est pour moi plus ouvert que le football, au moins deux ou trois joueurs qui ont fait du rugby dans d’autres clubs m’ont dit avoir subi des insultes homophobes.

Victor Aspe Delaigue, secrétaire du club les « Tou Win Rugby »

L’équipe les « TouWin » dans un tournoi à Madrid/ Crédits photo : TouWin

Qu’en est-il de la charte contre l’homophobie dans le sport ?

Pour contrer cette homophobie récurrente dans le monde du sport, une charte a été créée en 2010 par Rama Yade, Secrétaire d’Etat de l’époque. La Fédération française de rugby à XII avait signé la charte. Depuis, de nombreux clubs l’ont signée. Cette dernière permet aux signataires d’être accompagnés, de former les entraîneurs et les sportifs eux-mêmes et amener les clubs à prendre plus en compte l’homophobie. Elle existe aussi pour permettre aux personnes qui ne veulent pas aborder leur orientation d’être protégées et à ceux qui souhaitent en parler, de ne pas subir d’insultes.

Le travail sur le changement de mentalités est long mais passe par « la pédagogie » pour Jérémy Perrard d’SOS Homophobie.

Pour Victor Aspe Delaigue, secrétaire général du club « TouWin », « l’éducation doit prendre le relais ». Il se félicite que certains clubs aient signé la charte sans pour autant en attendre des changements majeurs, cette dernière n’ayant aucun poids juridiquement.

Contactée, la FFR n’a actuellement pas encore réagi. Cependant, la Ligue de Rugby Occitanie a accepté de nous répondre à travers Bernard Puyol, secrétaire général.

« Cette nouvelle Ligue a six mois d’existence. Nous en avons parlé entre nous dans nos commissions. Le rugby est concerné par les problèmes de la société : l’handicap, la maladie, le sport adapté et bien sûr l’homophobie. (…) Selon moi, plus on fait des chartes, plus on stigmatise. Nous ne ferons pas pour l’instant des formations spécifiques. Nos amis gay doivent être intégrés dans le rugby naturellement, qu’ils puissent s’exprimer comme ils le souhaitent. Mais il faut aller plus loin, accompagner et prendre des dispositions avec la FFR notamment. »

Bernard Puyol, secrétaire général Ligue Régionale Occitanie de rugby

Pour Bernard Puyol, l’homophobie est toutefois un problème récurrent dans le rugby malgré une évolution positive. « Le rugby doit montrer que c’est un sport respectueux. Souvenez-vous il y a quelques années quand le rugby féminin est arrivé. Des réflexions il y en avait beaucoup. Le monde doit évoluer. Nous allons rester vigilants, nous les élus, dans nos formations. Appeler à la tolérance. »

La tolérance. Si importante dans le sport et ailleurs. Dans le cas de l’homophobie, le travail reste important. Pour qu’un jour, les mentalités de certains soient définitivement changées.

*les prénoms de certains témoignages ont été changés par souci d’anonymat.