Le débat fait rage depuis le début des manifestations des Gilets jaunes. Chaque week-end désormais, les images de violences envers les manifestants et les forces de l’ordre tournent en boucle sur les réseaux sociaux. C’est dans ce contexte de défiance réciproque que nous avons interrogé toutes les parties concernées avec un objectif : essayer de dénouer le vrai du faux.

« On a vraiment l’impression d’être en guerre civile le samedi »

Emeline, manifestante et étudiante

Les week-ends se suivent et se ressemblent. Depuis dix semaines maintenant, samedi rime avec conflit. Le mouvement des « Gilets jaunes », promulgué à l’origine et encore aujourd’hui par la grande majorité, comme non violent, entraîne pourtant une vague de blessés impressionnante. 1.800 manifestants, 1.000 membres des forces de l’ordre touchés par ces violences au cours des neuf premiers actes de la mobilisation selon les chiffres du ministère de l’Intérieur. Alors à qui la faute ? Au cœur des évènements samedi, la peur ressentie fait naturellement pencher la balance du côté des forces de l’ordre. Et si c’était plus complexe que ça ?

L’incompréhension règne au sein des manifestants (pacifistes)

Samedi 19 janvier, 16h30. Cela fait plus de deux heures que les Gilets jaunes se sont élancés des allées Jean Jaurès à Toulouse. Tout se déroule dans le calme. Dans le cortège, des revendications, des chants et beaucoup de sourires. Des jeunes, des « vieux », des familles : une mixité sociale indéniable et 10.000 militants, tous venus pour exprimer leur ras le bol devant une démocratie qui selon eux s’effondre. Le calme ne va pourtant pas durer éternellement.

Alors que les manifestants sont rassemblés autour du Monument aux morts dans le quartier François Verdier, et attendent d’autres hordes de Gilets jaunes depuis plusieurs minutes, les premières grenades lacrymogènes sont lancées par les CRS, entraînant un mouvement de foule et une panique générale. Interrogés après s’être mis à l’abri, beaucoup ne comprennent pas l’attitude des forces de l’ordre. Comme nous vous l’expliquions en direct, le cortège se retrouve coupé en deux : une partie avançant jusqu’à Jean Jaurès et une autre attendant les policiers dans l’optique « d’en découdre ».

« Les instructions sont données par les autorités de police et de la préfecture qui ont une vue globale de la situation. Pourquoi intervenir aussi tôt samedi ? Il y a plusieurs raisons potentielles : la dérive du parcours initial, la volonté de réorienter le flux vers l’itinéraire déterminé. (…) C’est facile de faire un amalgame. Jamais les policiers n’interviennent en premiers.


Didier Martinez, secrétaire régional du syndicat Unité SGP police Occitanie

Malgré des interactions musclées et des insultes à l’encontre des CRS, il n’y avait pourtant aucune violence physique à déclarer avant le rassemblement à François Verdier.

De nombreuses dégradations ont ensuite eu lieu. Entre les casseurs uniquement présents pour détruire des vitrines et allumer des feux et des Gilets jaunes excédés qui finissent par craquer, les faits sont là. Pour les premiers toutefois, les reconnaître ne demande pas un effort surhumain. « Ne courez pas ! » rugissent-ils. Avec une froideur étonnante, ils sont souvent très bien équipés, arborent peu fréquemment le fameux gilet jaune et sont en première ligne. Ce qui fait dire à une manifestante rencontrée samedi soir place du Capitole : « pourquoi nous tirent-ils dessus (les policiers) alors qu’on est loin et dans les rues d’à côté ? On manifeste pour nos idées nous. »

Une haine de plus en plus forte

 « On est piégé, ces « fils de .. » nous encerclent. Il n’y a pas de casseur ici … » 

Une manifestante, gazée par les bombes lacrymogènes, dans une rue parallèle du Boulevard Lazare Carnot

Sweat à capuche, langage fleuri pour se faufiler incognito dans la foule : tout un artifice dans le dessein de communiquer librement avec les groupes de manifestants et ainsi éviter d’être vilipendé. Au final, un constat : bon nombre de Gilets jaunes nous ont pris pour des militants virulents pour ne pas dire casseurs. Chacun avait un petit conseil à nous distiller. Comme cette dame, âgée d’au moins une soixantaine d’années : « Enlève ton pull si tu commences à faire le bordel ! Sinon ils vont te reconnaître avec l’hélico, c’est ce que j’ai compris avec l’expérience. » Ce n’est pas au vieux singe que l’on apprend à faire des grimaces. Et pourtant.

La haine envers les forces de l’ordre est grandissante. Inquiétante. Injuste ? Emeline, étudiante et manifestante depuis la première heure reconnaît ressentir ce mépris : « D’un côté je les méprise et d’un côté je me dis que parmi ces gens, il y en a qui voulaient juste faire le bien à l’origine et sont réduits à ça maintenant. »

Qu’elles semblent loin les scènes de janvier 2015 après les attentats de Charlie, où des Français enlaçaient les CRS en clamant « Liberté ! » à la face des terroristes.

Sans tomber dans le pathos du « rappelez vous avant », indécent lorsque l’on sait que les blessures de certains manifestants ont remis l’expression d’antan : « gueules cassées » tristement en lumière, il faut néanmoins rappeler le rôle premier des CRS, celui de maintenir l’ordre sur la voie publique comme l’explique Didier Martinez : « Les forces de l’ordre assurent la sécurité des principaux manifestants. Et préservent également le mobilier urbain. Est-ce normal de briser des abris bus, de casser les vitres d’une banque ? » 

Ce qui n’empêche pas divers leitmotivs de revenir en boucle dans la bouche des Gilets jaunes : « C’est leur faute », « ils n’ont aucune limite », « on peut plus manifester en France sans équipement ».

« Il n’y a jamais eu d’instruction d’aller à l’affrontement pour rien »

Toulouse est le deuxième site en terme de manifestations sur la voie publique en France. Chaque année, de nombreux rassemblements se déroulent dans le calme sans en arriver à de telles conséquences. Alors qu’est-ce-qui change avec le mouvement des Gilets jaunes ? Encore une fois, les avis sont partagés, chacun rejetant la faute sur l’autre.

« Il y a un noyau dur d’individus qui sont uniquement là pour casser du flic. Il ne faut pas croire que les collègues sont contents quand ça dégénère. Eux aussi ont des craintes. Il faut remettre les choses à leur place. Il n’y a jamais eu d’instruction d’aller à l’affrontement pour rien. »

Didier Martinez, en parlant des CRS.

« Les flics donnent matière à la colère. C’est ce qui déclenche l’envie de casser. Les gens se mettent à casser des banques car ils sont agressés par les flics ».

Gilet jaune anonyme

Pour répondre aux inquiétudes légitimes d’une partie de la population et devant le fait accompli, Christophe Castaner le ministre de l’Intérieur, a annoncé mardi 22 janvier devant la commission des lois de l’Assemblée que les forces de sécurité qui utilisent les tant décriés « LBD » (lanceur de balle de défense ou Flash-Ball) seraient équipées d’une caméra. L’objectif, permettre d’identifier plus rapidement les casseurs et surtout rendre compte de la réalité du terrain.

Déjà testée à Bourg-en-Bresse, l’idée a de quoi séduire. Mais ne réglera pas tous les problèmes pour Didier Martinez : « L’autonomie des caméras est de deux-trois heures. Quand des équipes sont 12 heures sur le terrain, comment on fait ? Alors oui, elles se déclenchent manuellement. Mais lorsqu’il y a du danger, les forces de l’ordre doivent se protéger en priorité. Auront-ils le réflexe d’actionner leur caméra ? C’est une bonne idée mais dans la pratique cela va être compliqué ».

Alors peut-on encore manifester sans danger ? Allons même plus loin : peut-on faire son travail de journaliste lors d’une manifestation sans appréhension ? « Prenez vous un casque, au début ça pique (le gaz lacrymogène) et après ça va » nous répondait samedi soir un CRS peu magnanime. Malgré tout, on a envie d’y croire. Pour tellement de raisons. Et puis qu’au fond, aucun d’entre nous ; citoyens, manifestants, Gilets jaunes, anti-Gilets jaunes, policiers, CRS, journalistes, n’a signé pour se faire « casser la gueule » le samedi.