Se déplacer, l’autre casse-tête des migrants

« Il a été esclave en Libye pendant de nombreux mois, […] alors il a décidé de traverser la Méditerranée.« 

Au long de leur périple, les migrants font face à une problématique insoupçonnée du grand public : les moyens de transport. Souvent dépendants d’autres personnes et manquant de moyens, ils doivent redoubler d’ingéniosité pour atteindre leur destination. 

Dès le début du voyage, et peu importe le motif, les migrants doivent trouver des façons de se déplacer. Sans généraliser, Maryse Martinez, présidente du MRAP, témoigne que « Pour beaucoup d’africains, ce sont surtout des hommes qui partent. Sans leurs familles, au risque de mourir en Méditerranée ou en Syrie. » On comprend rapidement que la première partie du périple est celle de tous les dangers. Les réseaux de transports en Afrique subsaharienne sont moins développés qu’en Europe, donc beaucoup des départs se font en camion voire à pied plutôt qu’en train. Manali, le jeune Guinéen dont vous pouvez suivre le périple sur la carte interactive, n’a ainsi pas pris le train. De fait, le réseau ferroviaire en Guinée est assez peu développé, avec 1086 km de chemin de fer reliant principalement la capitale Conakry à Kankan, la deuxième ville du pays. 

Le moyen de transport privilégié pour passer d’un pays à un autre sans être trop inquiété par les douanes est le camion. L’histoire de Manali, pourchassé par le père de celle dont il était tombé amoureux, est révélatrice des moyens utilisés par les migrants pour se déplacer. Contraint dans un premier temps de s’exiler au Mali, par voie routière, il a dû quitter le pays et poursuivre sa route vers le nord, car sa vie était menacée même à l’étranger. La traversée du Sahara est éprouvante. Entassés dans des camions ou dans des pick-ups, à la merci de passeurs souvent véreux, les migrants souffrent des conditions climatiques atroces du désert. « Il a traversé la Libye, le désert, il a vu des mecs mourir à côté de lui » confirme Anne-Marie Delcamp, membre du RESF. 

La Méditerranée, dernière frontière avant un monde meilleur ? 

Deux grands axes maritimes sont utilisés par les passeurs : entre la Turquie et la Grèce pour les migrants venus d’Asie, et entre la Libye et l’Italie pour ceux venus d’Afrique. Dans les deux cas, les conditions de traversée sont terribles. En août dernier, au moins 45 migrants ont péri au large de la Libye. En 2019, selon l’Organisation internationale pour les migrations, ce sont 1 283 migrants qui sont morts en mer. Cela s’explique pour plusieurs raisons. D’une part, les embarcations sont pour beaucoup vétustes (en plus d’être surchargées). D’autre part, les traversées étant illégales, elles doivent se faire dans la plus grande discrétion, bien souvent la nuit. Dans une mer trouble, les passeurs ont du mal à mener leur embarcation. Mettre ainsi sa vie en jeu peut sembler fou, mais les conditions de vie déplorables des migrants les poussent à prendre ce risque, aussi inconsidéré soit-il. « Manali a été esclave en Libye pendant de nombreux mois, […] alors il a décidé de traverser la Méditerranée » confirme Anne-Marie Delcamp.

Policiers à la Gare de Bardonecchia, dans le tunnel du Fréjus, le 12 janvier 2018 © Piero Cruciatti/AFP

Une fois arrivés en Europe, les migrants doivent poursuivre leur route. En effet, la désormais tristement célèbre île de Lampedusa n’est pas en capacité d’accueillir les flux migratoires. « Quand les migrants arrivent chez nous, ils sont orientés vers le hotspot de l’île pour une durée de 48 heures. Ensuite, ils sont transférés en Sicile. » expliquait ainsi Salvatore Martello (le maire de Lampedusa) à InfoMigrants en octobre 2019. Arrivés en Italie continentale, si les services douaniers ou de l’immigration ne se sont pas déjà chargés de renvoyer les migrants d’où ils viennent, ceux-ci prennent la route vers le nord. Leur objectif est d’atteindre la Lombardie, région la plus riche d’Italie, ou de poursuivre leur route vers la France ou l’Angleterre. Dans le cas de Manali, c’était la France.

Se déplacer en Europe sans argent

En Europe, les migrants doivent se fondre dans la masse, devenir invisibles pour ne pas que les autorités les expulsent. C’est souvent par camion que la frontière entre l’Italie et la France est franchie. Ça a été le cas pour Manali. En France, « il a erré dans les rues […] (et) est devenu SDF pendant six mois ». Impossible donc de se sédentariser, tant le marché de l’emploi est bouché pour les migrants. La SNCF ne se montre pas particulièrement clémente avec eux. Même si elle a en 2015 fait une bonne action symbolique (train gratuit pour les migrants), elle a par la suite pris des mesures bien plus dures comme lorsqu’elle a diffusé une note interne recommandant aux contrôleurs « d’aviser les services de sécurité interne en cas de présence de groupe de migrants sur le quai ou à bord des trains ». La situation a vite été étouffée, et depuis la SNCF ne communique plus réellement sur le sujet. 

Les trains à bas prix permettent aux migrants de se déplacer entre les grandes agglomérations. Le transport en voiture ou en camion est également une alternative. Là encore, les migrants sont invisibles. Par crainte, une fois arrivés en France ils se déplacent peu. Les associations comme le RESF les accompagnent, lorsqu’ils sont dans une situation critique et menacés d’expulsion. « On les emmène à Toulouse en voiture, et on les met en centre de rétention à Toulouse, parce qu’on en a un à Perpignan mais il n’est pas habilité pour les enfants » explique Anne-Marie Delcamp. Ceux qui sont expulsés ont un chemin tout tracé : « l’avion pour Paris, et de Paris pour leur pays quel qu’il soit. » Manali, étant mineur lors de son arrivée, a pu rester en France, où il a décroché son bac brillamment. En France métropolitaine, en 2019, 23 746 personnes ont été expulsées du territoire. Cela représente une augmentation de 19% par rapport à 2018, qui était déjà considérée comme une année record. Ces expulsions, en train ou en avion, ne résolvent en rien le problème. Elles ne font que cacher la misère.