LES VENDEURS INDÉPENDANTS ET LES GRANDES SURFACES

Depuis plusieurs années, les magasins proposant des produits issus exclusivement du circuit court fleurissent à Toulouse. Dans le même temps, les grandes surfaces proposent des étalages de produits bio à leurs clients. / Nicolas Sadourny, Manon Pitaud

Guerre du bio : entre éthique, prix et proximité

Chaque jour, les français se heurtent à la question de l’alimentation. La qualité ou le prix ? Soutenir le petit producteur ou faire confiance à la grande enseigne qui fournit tout ce dont j’ai besoin ? Le bio et le circuit court sont au coeur de cette question, de plus en plus de français se tournant vers eux chaque jour. La question que l’on se pose ici est : le bio est-il le même dans les magasins indépendants et dans les grandes surfaces ? Les deux se valent-ils et pourquoi certains ont un avis tranché sur la question ?

À Toulouse, les vendeurs de produits issus du bio ou du circuit fleurissent. À Coté des chaînes comme Biocoop qui affichait un chiffre d’affaires de 1,21 milliards d’euros en 2018, certains indépendants défendent leur vision d’un commerce de produits éthiques et « supérieurs » au label bio en terme de qualité et de prix. Près de la place Saint-Pierre, le discret magasin Cocipro
fait partie de ces commerces. Le magasin propose des produits issus du circuit court dans la région toulousaine. On peut aller y chercher légumes, fruits, viandes, produits laitiers, boissons artisanales et savonnerie depuis mars 2019. Martial Guy, co-fondateur du magasin ne cache pas ses réserves par rapport au label bio et ses promesses « Le label bio ne veut plus dire grand chose, on travaille avec des maraîchers qui sont en équipe de un ou deux et qui refusent presque par conviction de faire partie d’un label parce qu’ils ne veulent pas mettre une étiquette sur quelque chose qu’ils font déjà depuis longtemps ».

Alors le circuit court séduit-il les gens ? La coopérative L’accent local propose à des producteurs autour de Mauvezin de vendre leur produits à travers l’association. C’est un système de dépôt-vente au sein du magasin, l’association récupère une commission de 23,5 sur les ventes pour faire tourner la structure et les consommateurs ont des produits venant de maximum 30 kilomètres de Mauvezin. Cette coopérative a pu naître grâce à une enquête auprès des consommateurs leur demandant si ils seraient intéressés par ce genre d’initiatives. Sur les 80 réponses obtenues, 80% étaient positives quant à la création de cette coopérative. Et les résultats payent. Pour Isabelle, gérante de l’épicerie, si les gens sont séduits, c’est parce qu’ils veulent consommer de manière plus saine « Des gens qui consomment bien ce sont des gens qui consomment de manière éthique et de sorte à prendre soin de leur santé ». À la fin du mois de sa création en juin 2019, l’épicerie affichait un chiffre d’affaire sur l’achat/revente de produits TTC de 9 264€. Fin octobre, le chiffre était de 6 934€, une hausse par rapport au mois de septembre. Pour le gérant de Cocipro, cet élan vers le circuit court est un résultat de l’imperfection du bio « Dans le cahier des charges du bio certains pesticides sont toujours autorisés. On préfère un produit fait de manière raisonnée qu’un produit appartenant à un label qui veut plus dire grand chose aujourd’hui ».

"L'écart entre vendeurs circuit court et grandes surfaces" Martial Guy, livreur pour Cocipro

par Nicolas SADOURNY

Le bio en grande surface : pratique mais peu réputé

Les grandes enseignes proposent des produits bio depuis déjà des années, un marché juteux qui ne pouvait pas être ignoré. La grande enseigne Carrefour s’est fixé un objectif de chiffre d’affaire de 5 milliards d’euros dans le bio en 2022 (source : Le Monde) et d’autres suivent le pas. Les grandes enseignes qui proposent des produits bio permettent de les démocratiser. Lesconsommateurs n’ont plus besoin de chercher leurs produits bio dans un magasin spécialisé et peuvent faire toutes leurs courses dans un même endroit. Si ces produits sont proposés de manière plus vaste par la grande distribution, ils sont paradoxalement peu attrayants d’un point de vue économique. L’association de consommateurs l’UFC-Que Choisir a rendu un rapport d’enquête en août 2019 mettant en lumière la marge importante entre les produits conventionnels (non bio) et les produits bio en se basant sur 24 des fruits et légumes les plus consommés en France. L’enquête conclut que sur une pomme bio vendue en grande surface en France, les marges brutes appliquées au produit sont supérieures de 149% par rapport à celles appliquées sur pomme conventionnelle. Ces marges sont justifiées par les grandes surfaces par la fragilité et la faible période de conservation des produits bio. Evidemment, on connaît la chanson « plus c’est bon plus cher ». Pour Martial Guy, ce n’est pas une question de qualité mais de proximité avec le produit «  Pour certains fruits et légumes que l’on vent, on est moins chers ou égaux aux produits en grande surface tout simplement parce qu’on a pas d’intermédiaires à payer. En grande surface on peut imaginer qu’ils ne font pas attention à la proximité des producteurs, et puis ils vont avoir besoin de quantités importantes donc desexploitations plus grandes ».

Un autre aspect du bio en grande surface qui fait hésiter certains consommateurs : son fort taux d’importation. Selon l’Agence bio, 57% des fruits bio vendus en grande surface en 2018 étaient importés de l’étranger. Pour les produits d’épicerie, c’était 62% des ventes. Et pourtant ! Malgré ce tableau économique peu aguicheur, les grandes surfaces ont conquis en 2018 la moitié des ventes de produits bio dans le monde selon l’Agence Bio, pour un total de 4,47 milliards d’euros. Pourquoi ? Parce que comme dit plus tôt, c’est tellement facile. Et les grandes enseignes avaient déjà une grande notoriété avant de se lancer dans le bio, il suffisait simplement d’ajouter cette corde à leur arc. Sauveur Fernandez est expert et consultant auprès d’entreprises sur le marketing du bio. Pour lui, pas de doutes, le circuit court ne fait pas le poids face à la prestance du label vert « Allez dans un kiosque, le bio ou le circuit court, lequel prend le dessus ? Le bio. Le bio il y a un label, le circuit court il n’y en a pas. Il est de plus en plus important, mais il y a aussi des marques bio qui comprennent du local et du circuit court ».

Les consommateurs donnent leurs avis

Une bataille pour le coeur des français

Au final, tout ce conflit se résume à cette question : que veulent les français ? Le bio est-il toujours suffisant pour satisfaire ceux voulant prendre soin de leur santé et placer l’éthique en avant ? Entre les vendeurs indépendants et les grandes surfaces, c’est un jeu d’arguments pour séduire les consommateurs. D’un côté les petits commerces en bio et circuit court qui promettent authenticité, qualité, prix raisonnable et proximité mais sont forcément limités dans leur gamme de produits par leurs propres exigences. Un contrecoup que subit les commerces comme Cocipro dont la priorité est la proximité des produits « Le circuit court nous impose d’avoir des produits proches d’ici, donc par exemple on a pas de bananes ». De l’autre côté se trouvent les grandes enseignes qui elles jouissent d’une popularité vielle de plusieurs décennies, avec une promesse de trouver tout ce dont on a besoin, juste à portée de main. Les grandes surfaces ont effectivement permis à beaucoup d’avoir accès aux produits bio en créant leur propre marque bio ou bien par des partenariats avec des coopératives. Un bio cependant critiqué pour son prix et sa proximité géographique avec le consommateur.

Au final il semblerait que ces différentes entités luttent pour la même chose : offrir le meilleur produit au consommateur. La situation devient plus complexe quand éthique et intérêts financiers entrent en jeu. Acheter un produit local et non bio ou bien acheter un produit bio mais venu de l’autre bout du monde ? Les consommateurs devront faire un choix, et ce choix déterminera l’avenir du marché bio et du circuit court en France.

Nicolas SADOURNY

Frais d’ici est un service de Gammvert qui produit des fruits et légumes bio et locaux / Manon Pitaud