LES COÛTS ET SACRIFICES DU BIO

Quels enjeux pour les agriculteurs ?

Un métier passion qui coûte cher

Sécheresses, maladies ou encore l'excès d'engrais provoquent de nombreuses pertes de production lors des récoltes. Les rendements sont insuffisants et causent un déficit salarial pour les agriculteurs qui subissent les caprices du climat. Les problèmes de revenu et de niveau de vie des producteurs n'atteignent, que très rarement le SMIC.

La contrainte de produire plus pour gagner plus

Au marché d’Aurignac, les quelques stands jouxtent la place de la mairie. Un des stands attire l’attention. C’est celui de la fromagère au sourire pétillant. Triangulaire, d’une teinte cendrée, la production artisanale de ces fromages, accroche le regard des passants. Elle relève la tête et d’une main légère, prend le morceau de fromage et l’emballe minutieusement dans une poche en plastique. Rhi Johns, écossaise d’origine et stagiaire en contrat de pré-installation à la ferme des Poutounets se confie entre deux commandes « Financièrement ce n’est pas facile, moi je ne suis pas payée, car j’aide ma compagne à la ferme depuis trois semaines. Ma copine, qui est cheffe d’exploitation, est payée un demi-SMIC. ». Les agricultrices ont des coûts de production trop importants pour se verser un salaire approprié. Tous les ans, les deux jeunes femmes perdent près de 9 000 euros à l’élevage de leurs chevreaux. Pendant la période hivernale, les chèvres sont toutes en gestation et ne produisent pas de fromage. Un temps précieux qui les pénalisent sur leurs ventes qui ne durent que 6 mois dans l’année. Rhi et sa conjointe travaillent en moyenne 98 heures par semaine. Selon l’INSEE, les agriculteurs ont travaillé 53 heures par semaine en 2016. Aujourd’hui, c’est quasiment le double.

Pour Benjamin Delescluse, maraîcher à Montestruc-Sur-Gers (Gers), son travail est devenu son quotidien. Depuis 3 ans, il s’occupe de son exploitation agricole de 2 hectares. Après 8 années à étudier l’ingénierie des énergies renouvelables, il a décidé de tourner la page et de se consacrer sur sa véritable passion : la culture du sol. Cet ancien technicien a pu investir rapidement dans la ferme des grands-parents de sa copine, notamment grâce aux subventions qu’il a reçu. Le contrat d’appui au projet d’entreprise lui a financé 50 % de son matériel neuf pour développer son activité. Durant son installation, le trentenaire a donc bénéficié de 10 000 euros de subventions, de sorte à financer l’irrigation et les serres. Par la suite, le maraîcher a disposé du matériel de la famille de sa compagne et de 30 000 euros de fonds qui lui ont permit de ne pas faire de prêt. Aujourd’hui, Benjamin possède un chiffre d’affaires de 30 000 euros en 2019 au mois d’octobre. Le jeune producteur de 30 ans a réussi à se dégager un SMIC pour la première fois. Un chiffre, qu’il annonce le sourire aux lèvres : « La première année, j’ai fait 15 000 euros, la deuxième année, j’ai fait un peu moins de 30 000. J’ai doublé, pour moi, c’était incroyable. ». L’agriculteur espère atteindre les 35 000 euros en fin d’année 2019. Un objectif qui le pousse à se surpasser dans son domaine : « Je vais essayer de plus me mécaniser, d’ici quelques années, pour parvenir à 50 000 euros de chiffre d’affaires, ce serait l’idéal ». Un travail acharné qui lui coûte 80 heures de labeur par semaine à 3 euros de l’heure.

Benjamin Delescluse, maraîcher à Montestruc-sur-Gers : les coûts du bio

par Manon Pitaud

De janvier à fin avril, l’agriculteur gersois arrête ses ventes sur les marchés de Fleurance, Roquelaure et Montestruc. En cette période de grand froid, Benjamin doit impérativement développer ses abris froids et ses serres pour agrandir son espace de stockage où il y protège ses légumes. Cela lui permet d’augmenter son volume de production et de produire plus efficacement, mais surtout d’éviter le trou financier, lorsqu’il recommencera les ventes. Les rendements sont moins importants au sol dés lors où les variétés hybride sont bannies. Les légumes qui pourrissent, les piqûres des insectes sur les feuilles… Tout ceci est dû au calibrage de la terre. Un problème qui détériore la qualité physique du légume et qui l’emmène même à être déclassé sur les ventes en supermarché ou en restauration collective où l’exigence prime sur l’apparence des produits. 

« L’agriculture biologique est forcément plus chère qu’une agriculture lambda sur les coûts supplémentaires, la main d’oeuvre et le travail mécanique. », assure le jeune homme.

Le label bio : entre réglementations et bio éthique

Le travail de la terre est laborieux et a un coût. Pour accéder au label bio, compter entre 350 à 850 euros par an, pour les contrôles Ecocert, selon la superficie de l’exploitation. L’Agriculture Biologique est un mode de production qui allie les pratiques environnementales optimales, le respect de la biodiversité, la préservation des ressources naturelles et l’assurance du bien-être animal. Une exigence réglementaire revue à la baisse à cause de la transition du label bio français au nouveau cahier des charges du label bio européen. 

Une grande indignation de la part des producteurs bio, lassés du laxisme des réglementations. Mathieu Haflen, cheveux poivre et sel, est fermier depuis 2 ans avec sa femme Béatrice Pasa. Leur ferme d’un demi-hectare possède 60 cabanes de 60 mètres carré pour les 600 poulets en élevage. Le couple respecte la vie de l’animal et son temps de gavage. Une marche à suivre que tous les agriculteurs bio devraient soutenir selon eux. Néanmoins, la réglementation de l’abattage du poulet bio est de 81 jours, juste avant la maturité sexuelle, pour éviter les conflits entre mâles et femelles. Seulement, 12 semaines sont insuffisantes pour le bon développement du poulet. Une réglementation que Mathieu Haflen proteste : « Il faudrait 2 semaines de plus pour permettre à l’eau qui se trouve dans les muscles d’être remplacée par le peu de gras qui est dans le poulet. ».

Une contestation que Rhi Johns partage sur une autre pratique, autorisée, mais très controversée : le désaisonnement. Cette méthode consiste à faire reproduire une femelle en dehors de la saison sexuelle normale. Seulement, cela dérègle totalement le cycle hormonal de l’animal. Comme c’est le cas pour l’élevage des chèvres. Rhi Jonhs, hausse les épaules et les sourcils, désemparée : « Quand il fait nuit les agriculteurs leur mettent de la lumière pour qu’elles pensent que c’est le printemps, que le jour est plus long. Du coup, elles ont leurs chaleurs décalées. » En désaccord avec ce processus qui nuit à la santé de l’animal et qui profite à l’économie de l’industrie agro-alimentaire, l’agricultrice s’insurge : « Nous on ne le fait pas, car on respecte le cycle des animaux. Au supermarché à Noël, vous pouvez avoir du fromage de chèvre bio. Le chiffre d’affaires augmente grâce à cela, surtout pour la période de Noël. » 

Coût pour les consommateurs

Lecture : sur 84 personnes sondées ayant entre 16 et 70 ans, 62 paieraient plus cher pour manger bio.

Les deux producteurs préfèrent adhérer aux labels plus stricts, comme Bio Cohérence pour éviter le label bio, perçu comme un coût plus marketing qu’éthique. L’association Nature et Progrès a reconnu la réglementation de l’Union européenne trop focalisée sur les marchés, et ne constitue pas assez de reconnaissance auprès de l’agriculture biologique.

Si aujourd’hui en France, les producteurs biologiques se contentent du label Ecocert, certains d’entre eux choisissent une autre façon de produire, de manière plus éthique, même si les coûts sont conséquents. Bien que les sacrifices soient grands, de nombreuses associations aident les jeunes agriculteurs à s’installer. L’ADEAR, la PAC (Politique Agricole Commune) ou la DJA (Aide à l’Installation des Jeunes Agriculteur) permettent un accompagnement suffisant pour les débutants vers leur métier passion.

Un coût pour les consommateurs

La nourriture bio revient plus cher à l’achat que la nourriture conventionnelle. L’écart entre les deux, peut atteindre 58 % pour des produits identiques. Cela dit, la consommation de produits bio augmente chaque année, et 6 % des Français déclare en consommer quotidiennement, selon Bio à la Une. Pour certains, manger bio est un luxe, mais parfois, c’est aussi un besoin vital. Bien que les étudiants souhaitent manger plus sainement, le budget ne le permet pas pour autant : « C’est un effort à faire quand c’est possible, mais le plus souvent c’est trop difficile. », déplore un consommateur de 20 ans. Pour d’autres, ce n’est pas un choix, mais un besoin vital. Céline Quénel, 45 ans a des problèmes de santé depuis 5 ans. Manger essentiellement des produits bio est devenu son hygiène de vie : « Je fais des allergies dés que mon corps détecte une anomalie dans les aliments. Le plus souvent, quand cela m’arrive, ma peau gonfle, je m’évanouis et je vais directement aux urgences ».


Consommer mieux, mais plus cher, c’est un investissement sur du long terme. Le rapport qualité/prix n’est pas le même que pour des produits industriels ou génétiquement modifiés. Une étude du Crédoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) pour l’Agence Bio a relevé que des carottes râpées conventionnelles coûtent trois fois plus cher que les bio en vrac. Le meilleur plan pour se fournir en produits bio sans trop dépenser, c’est donc d’adhérer à une Amap (association pour le maintien d’une agriculture paysanne). Chaque jour, un panier de fruits et légumes est distribué, pour une adhésion annuelle équivaut à une quinzaine d’euros. En privilégiant le circuit-court chez les producteurs, le coût est moins important.

Manon PITAUD