Hygiène : l’art de la débrouille

Place Héraclés à Toulouse.

Il est 21 heures. La température est glaciale pour ce début de mois de novembre. Mais pour eux qui le côtoient tous les jours, ils y sont habitués. « Eux », ce sont les sans-abri qui se pressent devant nous, tous rassemblés à hauteur des deux grands camions installés sur la place. Le premier est un des Restos du Coeur. Devant, on croise quelques regards, on entend çà et là quelques bribes de discussion, alors que quelques mètres plus loin, les bénévoles s’affairent à distribuer à tous de quoi manger.

« A la fortune du pauvre »

Plus loin, un autre camion retient notre attention. Il est estampillé « Camion Douche », du nom de l’association. Cinq ou six personnes attendent devant. Elles signent de leur prénom un cahier à spirales, sous l’oeil vigilant de Michel, bénévole. L’équipe du camion n’est pas professionnelle, mais a à coeur de bien faire. Le camion douche distribue toujours au moins une vingtaine de kits d’hygiènes, des vêtements, de sacs. Le camion douche a lancé un appel auprès des scouts pour obtenir des duvets et des sacs à dos.

« On essaie de s’adapter aux besoins des gens, on fait ça un peu « à la fortune du pauvre », avec nos moyens, on est pas non plus des professionnels de la chose, on gère au cas par cas. Ce qui est bien, c’est que ça se passe toujours dans une bonne ambiance et qu’ils sont contents de l’aide qu’on leur apporte. » La porte s’ouvre, un sans-abri en ressort, et Florence grimpe dans le camion. Là, 3 bénévoles se remettent déjà au travail. Il faut nettoyer la douche, remettre de l’eau chaude, s’assurer que tout est prêt pour l’arrivée de la prochaine personne dans quelques minutes.

 

A l’intérieur du camion, des cartons et des tiroirs, étiquetés « brosse à dents », « crèmes corporelles » et… « serviettes hygiéniques ». Mais il n’y a pas de femmes ce soir. « Ce sont les invisibles de la rue » explique Florence. « De manière générale, toutes les associations vous le diront, elles se cachent. Certaines, par rapport à l’hygiène, c’est aussi une stratégie de défense de ne pas être trop pimpante et attirante, car ça peut leur valoir des ennuis dans la rue. On a quelques femmes de temps en temps, mais c’est aléatoire. »

La seule femme que nous rencontrerons ce soir, c’est Manon.

La tête enfouie sous un épais bonnet, elle a un visage très jeune, presque enfantin. C’est normal, elle a 19 ans. Elle est tombée là pour une affaire de coeur il y a deux ans, et son copain d’alors est encore avec elle. Ensemble, ils ont monté un petit camp, et le couple vit là-bas, entouré de ses animaux. Ce soir, elle et son copain sont devant le camion des Restos.

« C’est quoi ce monde ? »

Lorsqu’on lui demande de nous raconter son quotidien, sa réponse est sans appel :

« Pour manger, on mange beaucoup d’invendus dans les poubelles, c’est une vraie catastrophe. Des fois on met une journée entière pour juste avoir un paquet de croquettes, c’est très très difficile, on se fait virer de tous les côtés. L’autre fois je me suis fait virer de devant un bureau de tabac, parce que je me suis assise, j’avais mal au ventre à cause des règles, et le buraliste a failli appeler les flics juste parce que je me suis assise. C’est quoi ce monde ?

Pour ce qui est de l’hygiène c’est très difficile, tu peux pas savoir comment c’est la merde de pas avoir la douche tous les soirs. Le camion douche j’y vais pas trop, parce qu’on doit sortir rapidement, et si les cheveux sont trempés, c’est le meilleur moyen de tomber malade.

Pour me doucher je vais chez ma grand-mère ou dans le canal du midi, à un endroit où un bateau poubelle passe régulièrement. On se débrouille comme on peut… »

La débrouille. C’est le recours principal de tous les gens de la rue. Mais lorsqu’il ne suffit plus, les associations prennent le relais, pour aider celles et ceux qui en ont le plus besoin. « Rousse », est justement d’elles. Elle a 22 ans, arrivée ici après l’incendie de son appartement, dans lequel elle a tout perdu, sans pouvoir être relogée. Mais elle nous assure « qu’elle est en train de se refaire. »

Interrogée sur l’hygiène des femmes, elle retrousse alors sa manche, et nous dit en riant :

 

D’histoire de vie en histoire de vie, de sans-abri en sans-abri, ce qui nous frappe systématiquement c’est cette idée que la survie dans la rue est un combat de tous les instants. Pas seulement contre le froid, pas seulement contre la faim, mais contre tout un quotidien qui fait vieillir avant de grandir.

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de femmes osent rejoindre les camions-douches