Vivre sans compter ses heures

Maire et agriculteur

Il fait encore nuit, mais c’est à 6 heures que la longue journée de Thierry Chartroux commence. Sans faire de bruit, pour ne pas réveiller sa famille, il descend à sa ferme pour aller traire ses 28 vaches. Silencieusement dans l’obscurité matinale, elles l’attendent. Chaque jour, il tire 30 litres de lait par vache, qui sont ensuite vendus à Danone « Le camion vient trois fois par semaine récupérer le lait, qui servira ensuite à faire leurs yaourts brassés natures et aux fruits. » Durant la traite, son téléphone sonne souvent. C’est la mairie et la communauté de communes qui l’appellent. Car Thierry Chartroux n’est pas seulement agriculteur, il est également maire du petit village de Thégra depuis 2008 et vice-président du pôle Gramat-Souillac de la communauté de communes Cauvaldor depuis 2016.

Après sa traite matinale, Thierry met sa casquette « vice-président de Gramat-Souillac », et se dirige au gymnase de Gramat. Il va vérifier l’avancée des travaux de luminaire du bâtiment. « Hier soir j’ai engueulé les ouvriers, explique Thierry. Ils avaient laissé leur matériel dans le gymnase, alors que des associations devaient venir. » Le vice-président va voir où en sont les travaux, et leur remet un appareil de marquage laser. Il en profite également pour leur mettre un coup de pression. « Et ce soir, fini à 17h30, le gymnase est rempli tout le temps après », lance-t-il aux employés. Cela fait maintenant deux ans qu’il est vice-président de Gramat-Souillac. Un poste en plus qui alourdit son emploi du temps déjà très chargé

« On voit qu’il est débordé »

Quand il va à la mairie, il ne reste jamais très longtemps. Son bureau est séparé de celui de sa secrétaire par des vitres et une porte vitrée. Sur son office, les papiers et les dossiers s’entassent, témoins de la charge de travail du maire. Le mur en pierres brutes rappelle les devantures des maisons de ce petit village de 568 habitants. Non loin de son bureau et de son ordinateur, on trouve une commode, avec des boites de chocolats. Période de Noel oblige.

En général, Thierry passe à la mairie deux ou trois fois par semaine. « Je ne fais pas de permanence fixe à la mairie car je n’ai pas beaucoup de rendez-vous. En général, les personnes vont voir plutôt la secrétaire de mairie. Elle fait un gros travail. Après on travaille beaucoup par téléphone ou par échange de mail. »

Cette fois ci, le maire va rester une grosse demi-heure dans son bureau. Le temps pour lui de signer quelques papiers et de traiter ses mails.

Depuis qu’il est maire, Thierry ne compte plus ses heures. Et son emploi du temps est encore plus chargé quand il est devenu vice-président du pôle Gramat-Padirac de la communauté de commune de Cauvaldor.

Le maire fait beaucoup de choses, mais il en a trop pris avec la communauté de communes. On voit qu’il est débordé.

Elodie

Gérante du salon de coiffure de Thégra

Les journées s’enchainent à une vitesse folle pour Thierry Chartroux. Entre la ferme, la mairie et la communauté de communes, ses journées peuvent parfois finir à 22 heures, notamment avec les réunions de fin d’après-midi et de début de soirée. Un timing embêtant pour la ferme. « Quand j’ai des réunions le soir, j’essaie de faire en sorte de faire la traite plus tôt. Mais quand j’ai trop de réunions et de rendez-vous, comme lundi, mon employé vient à la ferme pour s’occuper des vaches », explique Thierry Chartroux. Au total, il passe 3 heures par jours à traire ses vaches. Avant d’avoir sa fonction d’élu, elles étaient traies à heures fixes. « Aujourd’hui, il les trait à n’importe quelles heures, je trouve ça dommage », avoue Sylvie, sa femme. En plus de ses bêtes, il dispose de 3 hectares de terrains, remplis de noyers. Il vend donc de l’huile de noix, des cerneaux, et aussi des noix entières. Elles ne sont pas AOP, mais ce n’est pas par manque de qualité. « Avant elles étaient certifiées AOP. Mais cela demande trop de temps et de papiers à remplir, détaille Thierry. Mais cela n’enlève rien à leur goût. »

Agriculteur ou élu, deux métiers similaires

Depuis son plus jeune âge, Thierry a toujours connu la ferme et la vie communale. Sa ferme est dans sa famille depuis plusieurs générations. Et avant lui, son père, Jeannot, faisait également du lait et des noix. Jeannot était également engagé dans la vie communale. « Mon père était élu à la mairie quand j’étais gamin, il était adjoint au maire », résume l’agriculteur. Il le suivait donc, et s’est investi dans la vie du village. Il se rappelle très bien de son premier acte. « Les habitants ont construits ensemble la salle des fêtes de Thégra. Bien sûr, c’est la mairie qui l’a financé. Et je suis allé les aider dans cette construction, se rappelle Thierry Chartroux. Je me suis vite impliqué dans des associations comme le comité des fêtes. »

Ce n’est pas seulement son passé qui l’a amené à devenir maire. « Il s’implique beaucoup dans ce qu’il fait, il s’intéresse à tout. Quand il ne sait pas quelque chose, il va se renseigner. Et il a une grande capacité pour gérer plusieurs choses en même temps », explique sa secrétaire de mairie, Stéphanie Doucet.

Construire ensemble et faire évoluer les choses, c’est ce qu’il aime faire. Que ce soit en tant que maire ou qu’agriculteur, c’est cette intention qui l’anime. « Cette volonté d’entreprendre est similaire dans les deux milieux. On voit qu’il y a deux vitesses. Ceux qui veulent faire avancer les choses, se projeter, aller vers l’avant, et ceux qui ne veulent pas se compliquer la vie, qui freinent les choses. On retrouve ces deux personnalités dans les deux métiers », détaille l’agriculteur.
A la ferme, tout comme pour la ville, il peut se permettre de décider quoi faire, avec l’accord des élus en ce qui concerne la commune. Pour donner qu’un exemple, il a décidé d’arrêter les engrais et les traitements, pour pouvoir travailler de la manière la plus naturelle possible. « Le fait d’être acteur de ce qu’on fait permet de faire évoluer des choses, mais aussi de construire des projets. »
Et au niveau du village, les Thégratois le ressentent aussi. « Il a fait beaucoup pour le village, explique la coiffeuse. Il a fait reprendre la boulangerie qui était fermée depuis des années, il a aidé à chercher des nouveaux repreneurs pour le restaurant, et il était là quand le nouveau docteur est venu à Thégra. Et on voit la chance qu’on a car il y en a qui ont beaucoup moins autour de nous. »

Pour cet agriculteur, être maire c’est avant tout proposer des choses pour le développement de la commune. Il ne se voit pas comme un politique, et ne compte d’ailleurs pas faire carrière dans ce domaine.

Mon métier, c’est agriculteur. Ma fonction de maire n’est pas une fonction à vie.

Thierry Chartroux

Agriculteur et maire de Thégra

Pour Thierry, la priorité reste l’agriculture, un métier qu’il exerce depuis qu’il a repris la ferme familiale, en 1994. En périodes agricoles, que ce soit pour les foins ou pour les noix, il passe le plus clair de son temps à la ferme. Et quand il a des rendez-vous à cette période, et qu’il ne peut pas y aller car il s’occupe de sa ferme, il fait en sorte de les décaler, ou alors il se fait représenter. Car pour lui, l’agriculture c’est avant tout une passion, et un métier qui le suivra tout au long de sa vie.

Thierry est conscient qu’il ne pourra pas faire maire toute sa vie, au contraire de son métier d’agriculteur. Et faire carrière dans la politique, il ne le veut pas. « On m’a déjà demandé de me présenter au conseil départemental. Mais j’ai dit non car ça veut dire s’affilier à un parti politique, mais j’ai également refusé car ça serait encore plus embêtant pour ma vie de famille. »

« Des moments en moins à partager ensemble »                                

Agriculteur, maire, vice-président du pôle Gramat-Padirac, avec trois titres différents, les journées sont très chargées pour Thierry Chartroux. Un emploi du temps qui ne facilite pas la vie de famille. Car, que ce soit dans l’agriculture ou dans la fonction d’élu, on ne compte pas ses heures, et on travaille même le week-end. « Ça fait des moments en moins à partager ensemble avec ma femme et mes enfants », reconnait Thierry. Une difficulté que reconnaissent ses enfants. Mickaël, 19 ans, sait que son père travaille d’arrache-pied, que ce soit pour sa ferme ou pour la mairie. Mais il trouve quand même des moyens pour profiter de son père, notamment quand il était plus petit.

C’était un peu compliqué, mais il faut s’adapter. Je venais le voir quand il était à la ferme du coup.

Mickael Chartroux

19 ans, fils de Thierry

Laurine, sa fille de 15 ans, a toujours connu son père avec ce double emploi. Mais, selon elle, ce n’est pas compliqué de passer du temps avec lui. Comme son frère, elle va le voir à la ferme. Une ferme qui se trouve en contre-bas de sa maison, ce qui permet donc à ses enfants d’aller le voir autant qu’ils le veulent.

« Le métier d’agriculteur est prenant aussi. On ne prend pas beaucoup de vacances. » Avant de devenir maire, quand sa femme et ses deux enfants partaient voir leur famille en Corrèze, ils y aillent régulièrement sans lui, car il était pris par la ferme. Pour l’aider, il a embauché un employé. Il vient toujours l’épauler un à deux lundis par mois et dix jours durant l’été. Dix jours durant lesquels il peut partir en vacances avec sa famille. « Quand il n’était pas maire, l’employé venait moins souvent », explique Sylvie, sa femme.

Concilier vie personnelle et professionnelle, c’est compliqué pour cet agriculteur. D’autant plus que ces deux fonctions demandent énormément d’énergie. Il se voit encore maire seulement pour un dernier mandat, soit jusqu’en 2026. Après, il compte se focaliser sur son exploitation et sa famille.

Camille Obry