“Ce sont des boîtes à fric”, le témoignage édifiant de Rémi Soulier, ex employé Orpéa

“Ce sont des boites à fric”, le témoignage édifiant de Rémi Soulier, ex employé Orpea

Depuis la parution du livre “Les Fossoyeurs”, de Victor Castanet, les témoignages de soignants ou résidents affluent. Maltraitances, courses à l’argent, manque d’effectifs et de formations, les failles du fonctionnement de santé en Ehpad apparaissent nombreuses. Rémi, 28 ans, témoigne de son année de travail auprès du groupe privé Orpéa. 

Avec les récentes révélations de son livre-enquête “Les Fossoyeurs”, le journaliste Victor Castanet, replace le débat sur la maltraitance en Ehpad au cœur de l’actualité. “Orpéa”, leader mondial du secteur avec ses 54 000 salariés, et 3,42 milliards d’euros de chiffres d’affaires annuel (2018) est pointé du doigt par plus de 250 témoignages. Un récit accablant, témoin d’un système délaissé. Rémi Soulier, aide soignant de 28 ans, ex employé pour le groupe, dénonce un fonctionnement “privé lucratif” à l’origine d’une situation d’abandon. Interview.

Quel est votre parcours ?

Je suis diplômé aide soignant depuis ma majorité. Cela fait 10 ans que je travaille dans ce secteur. J’ai commencé le métier en rentrant dans le groupe privé Domus durant deux ans, j’ai ensuite rejoint Orpéa en CDD durant presque un an. Et aujourd’hui, je travaille dans la fonction publique hospitalière.

Pourquoi avoir quitté le service privé ?

Car la prise en charge était mauvaise, les conditions de travail exécrables. Ce sont des boîtes à fric, tout simplement. Après trois ans dans ce type d’infrastructure, vous avez compris le système. Soit vous y rentrez, soit vous en êtes expulsé. Ma morale m’a donc rapidement indiqué la porte de sortie, ainsi que les conditions salariales. Chez Orpéa, je touchais 1200€ toutes promotions comprises (convention collective notamment), aujourd’hui, c’est 300€ de plus avec des cadences moindres. Je précise néanmoins que je dénonce le fonctionnement du “Privé lucratif”, c’est celui que j’ai pu observer. D’autres organismes privés non-lucratifs existent, mais je n’en connais pas les rouages. Toujours est-il que de mon point de vue, aujourd’hui, je retrouve dans le public une meilleure transparence et de meilleures conditions de travail.

Quels sont les dysfonctionnements que vous avez vous-même constaté ?

Le plus visible, c’est l’apparat. Un côté bling bling, un culte du mensonge. Pour une famille en visite, l’apparence est impeccable. Les locaux apparaissent luxueux, contrastent beaucoup avec d’autres Ehpad. On pourrait presque se croire à l’hôtel. L’on ment aux familles sur le nombre de personnel, sur la qualité des soins, des activités… Je crois que le plus frappant, c’est le système de restauration. En visites, Orpéa vous fait croire que le remplacement de repas existe, que le temps est pris pour chaque résident. En réalité, cela n’existe pas. Officiellement, c’est 4 euros par personne, une heure de repas. Pour ceux refusant de manger, on nous faisait ajouter des poudres protéinées pour combler les manques, là où, dans d’autres Ephad, on prend le temps de discuter et de s’adapter aux raisons du manque d’appétit. Ces constats sont terribles, mais ça fait 20 ans qu’ils existent, et ça n’explose qu’aujourd’hui.

Avec qui travailliez-vous ? 

Ce qu’il faut savoir, c’est que chez Orpéa, ils sont en manque de personnel cruel, tout le monde est en burn-out. De fait, ces établissements ne fonctionnent qu’avec des intérimaires ou des CDD, comme je l’étais. Il n’y avait aucune proximité avec les résidents à cause de ce personnel changeant. De plus, les intervenants ne sont pas toujours qualifiés. Une nuit, j’ai fait face à un accident. Personne de qualifié sur place, il a fallu que j’appelle le 15 pour effectuer une trachéotomie. Au moindre souci rencontré, j’étais obligé d’appeler le service public. Souvent.

Comment Orpéa recrute ses employés ?

Sur ce plan, le groupe use de pressions psychologiques et sociales. Ils engagent des personnes précaires, leur font miroiter l’obtention d’un diplôme d’aide soignant s’ils restent. Le profil que j’ai le plus souvent observé est celui d’une mère seule avec un ou plusieurs enfants à charge. On crée une forme de dépendance. Si tu pars de chez nous, tu n’iras nulle part ailleurs, reste et tu as un diplôme à la clef. Ce diplôme n’arrive bien sûr jamais, car le profil risquerait d’aller ailleurs. C’est un mécanisme sordide. J’ai obtenu un CDI sans même passer d’entretien. La vitesse d’embauche est mise en avant au détriment d’un manque cruel d’aptitudes. Pour des profils comme je l’étais, c’était un Graal le CDI à 19 ans. Mais une fois sur place, dès le premier jour, j’ai dû me débrouiller seul. En théorie, en sortie d’étude, je suis apte à m’occuper de 4 personnes à la fois. Chez eux, c’était plus de 20.

Selon vous, comment ces problématiques peuvent-elles être résolues ?

Je pense que ce type d’établissement de santé doit être nationalisé. Il est absurde de créer du profit sur la santé de nos aînés. Ces établissements vont dans des zones riches. Ils attirent par le cadre et les infrastructures au détriment de la qualité des soins. De plus, le financement des Ehpad privés est une aberration. Tout le personnel soignant est payé par l’État. Le groupe ne paye que les infrastructures, je ne comprends pas ce fonctionnement financier. Alors soit l’enveloppe du gouvernement n’est pas assez grande, soit l’argent par ailleurs. En dix ans, je n’ai vu que deux contrôles. Le temps passe, mais rien ne change.

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