Grève des AESH : « L’inclusion du handicap dans l’école ordinaire… mais à quel prix ? »

Grève des AESH : « L’inclusion du handicap dans l’école ordinaire… mais à quel prix ? »

Jeudi 11 février, les AESH de la région toulousaine ont manifesté à Jean-Jaurès. - Crédits : Emmanuel Clévenot
Jeudi 11 février, les AESH de la région toulousaine ont manifesté à Jean-Jaurès. - Crédits : Emmanuel Clévenot

Elles s’appellent Angélique, Joëlle ou encore Titaua. Leur travail ? Aider des enfants en situation de handicap à vivre comme les autres, dans une école ordinaire. Pourtant, sans les moyens nécessaires, cette belle mission se transforme parfois en cauchemar. Témoignages.

Au milieu du petit cortège, une femme laisse exploser des années de souffrance. Elle a la mâchoire serrée, un regard noir rempli de rage. « J’en ai ras-le-bol, hurle-t-elle d’une voix tremblotante. Ça fait 25 ans que je fais ce métier… 25 ans qu’on me traite comme de la merde ! ».

Ce jeudi 11 février, les accompagnants d’élèves en situation de handicap (AESH) se sont rassemblés à la sortie du métro Jean-Jaurès, à Toulouse. Un appel au secours, face à leurs conditions de travail dégradées. Un cri de colère, aussi, face à une hiérarchie sourde à leurs revendications.

Chaque jour, ces AESH, des femmes pour la plupart, soutiennent des enfants aux multiples pathologies dans leur intégration à l’école ordinaire. Ils sont une épaule sur laquelle les élèves peuvent se reposer pour réussir leur parcours scolaire et leur sociabilisation. Seulement, aujourd’hui, ces bienfaiteurs et bienfaitrices sont arrivés à bout de souffle. En sous-effectif, mal payés, sans perspective d’évolution de carrière et en manque de reconnaissance… Ils ont décidé de témoigner leur souffrance.

« Il faudrait qu’on soit beaucoup plus présent »

« Je m’appelle Angélique. Je suis AESH à Rangueil et j’ai cinq enfants à ma charge. Ils ne sont même pas dans la même école… Certains sont en primaire, d’autres au collège. Du coup, je me retrouve avec des emplois du temps complètement incohérents. Toute la journée, je navigue à gauche à droite. Une heure dans cette classe, une heure dans celle-ci.

Je me rends compte que les élèves que j’avais depuis le CP ont dégringolé maintenant. Ils avaient pourtant fait des efforts de dingue. Le problème, c’est qu’on ne peut plus les accompagner. J’arrive en classe, l’enfant me dit qu’il n’a pas compris le cours de français précédent, donc je prends un quart d’heure pour lui expliquer. Et pendant ce temps, il rate 15 minutes du cours de maths que la prof est en train de faire… C’est un cercle vicieux, il faudrait qu’on soit beaucoup plus présent ! 

On a eu la chance d’avoir une réunion avec l’inspecteur académique. Il en avait clairement rien à foutre du tout que les gamins ne soient plus accompagnés correctement ! Il nous a dit que c’était comme ça et pas autrement… C’est catastrophique ! »

« Je me suis vu tuer l’enfant »

« Je m’appelle Sébastien. J’ai été AESH pendant onze ans… Le 19 février 2019, j’ai fait un burn-out. La pression était telle que j’en suis arrivé à faire un épuisement professionnel et une dépression de six mois. Au moment de ce burn-out, je me suis vu tuer l’enfant, j’ai vraiment pété un câble. 

Au quotidien, sur le tableau Excel de la distribution du personnel, j’étais perçu comme en train de faire mon métier. Pourtant, dans les faits, je constatais que je ne pouvais pas accompagner convenablement les enfants. Mais ça, ils s’en foutent ! Ils attendent juste de nous d’être présent sur un petit horaire pour dire à la fin de l’année : “Tant d’enfants ont été accompagnés”. C’est de la poudre aux yeux…

Quand j’ai pris la décision de démissionner, j’ai senti une enclume sur mes épaules s’envoler tout d’un coup, une libération rien qu’à l’idée de penser que c’était terminé. Je l’aimais ce métier, et je l’aime encore aujourd’hui. Mais il me rongeait de l’intérieur et j’allais devenir dangereux pour les enfants. »

« Elles nous aident énormément ! »

« Moi, c’est Xavier. Je suis enseignant au Mirail. Ce qu’il faut comprendre, c’est que les AESH sont tout simplement indispensables dans les écoles. Indispensables, parce qu’elles permettent aux élèves avec handicap d’essayer de devenir plus autonome, pendant que nous avançons le cours avec le reste de la classe. Sans elles, on ne pourrait pas fonctionner… Elles nous aident énormément !

Aujourd’hui, leur manque de reconnaissance et leurs conditions de travail sont infernaux. Je ne suis pas contre l’inclusion des enfants en situation de handicap dans l’école ordinaire… Mais à quel prix ? »

« C’est de la maltraitance pour nos enfants »

“Je m’appelle Muriel, je suis parent d’élève. Mon petit garçon, en classe de 6ème, est accompagné par une AESH. Il est multi-dys et hyperactif. Le soir, quand il rentre à la maison, il nous explique que c’est compliqué pour lui de suivre les cours quand son AESH n’est pas là. Normalement, elle l’aide dans sa prise de note, dans la reformulation des consignes, dans son orthographe… Alors quand elle est absente, il doit se débrouiller seul.

C’est de la maltraitance pour les AESH d’être considérées de la sorte et c’est de la maltraitance pour nos enfants également. On ne s’oppose pas à l’école inclusive, bien au contraire, mais elle doit être de qualité !”

« On gagnait 680 € par mois »

“Elle, c’est Joëlle. Moi, je m’appelle Titaua. On travaille ensemble comme AESH au lycée de Rives Gauche. On accompagne des autistes, des trisomiques et des élèves en situation de handicap physique. Toutes les deux, on a commencé en 2017. Pendant deux ans, on gagnait 680€ pour 20 heures par semaine. C’était un temps partiel non-négociable, le maximum d’heures qu’on nous autorise à faire. 

Par chance, très récemment, on est passée à 35 heures par semaine. On est maintenant rémunérée 1100€, un peu moins que le SMIC vu que le vrai temps-plein est de 41 heures. En plus de ça, on n’est pas payée pendant les vacances scolaires…
Malgré tout, c’est une chance d’avoir un tel revenu quand on a connu un salaire à trois chiffres. Ça nous permet de vivre sans avoir à faire un second travail à côté. Mais toutes nos collègues n’ont pas cette chance… Il faut vraiment que l’Etat nous prenne en considération, revalorise nos salaires et nous octroie un vrai statut de la fonction publique. »

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